Quels outils et stratégies pour un syndicalisme de lutte et son articulation avec les nouvelles formes de la contestation sociale ?

Texte d’orientation du VIIIe congrès de la fédération SUD éducation
jeudi 1er novembre 2018
mis à jour lundi 12 novembre 2018

Dans ces temps où la défiance et la méfiance à l’égard de tout ce qui est politique mais aussi syndical est à son comble, où des mesures liberticides ont été prises suite aux attentats de l’année 2015 pour s’en prendre à toute forme d’expression, de revendications et de luttes sociales, il nous semble essentiel de rappeler ce qu’est le syndicalisme de lutte et ses liens avec les luttes émergentes. Ces dernières décennies, les mouvements sociaux ont été "défensifs" ; l’enjeu est donc de reprendre l’offensive face à l’ordre capitaliste.

Le syndicalisme de lutte aujourd’hui

  • Qu’est-ce que le syndicalisme de lutte ?

Le syndicalisme de lutte que nous revendiquons s’inscrit dans le courant syndicaliste révolutionnaire et poursuit un double objectif : d’une part défendre les intérêts immédiats des travailleurs-euses par l’action directe, en toute indépendance des organisations politiques, aux moyens notamment de la grève, du blocage ou de la désobéissance, de l’occupation ; d’autre part construire une autre société, débarrassée des rapports de domination, basée sur l’autogestion, la réappropriation des moyens de production et des services publics et la démocratie directe.
Dans cette perspective, l’organisation des travailleurs-euses repose à la fois sur des syndicats professionnels et sur des unions locales.
Le syndicalisme de lutte que nous défendons s’oppose à la fois à un syndicalisme lié aux organisations politiques et au syndicalisme de service, cogestionnaire, qui accompagne des mesures antisociales au nom d’un réalisme qui accepte les règles du capitalisme.

  • Le syndicalisme de lutte à l’épreuve de l’évolution du monde du travail

Le syndicalisme révolutionnaire reposait sur des ouvrier-e-s professionnel-le-s qualifié-e-s, très organisé-es et ayant une maîtrise de leur outil de travail. Dans les années 60-70, les ouvrier-e-s spécialisé-e-s sont entré-e-s sur le devant de la scène et ont participé à des grèves massives dans les usines.
Aujourd’hui, la désindustrialisation, la sous-traitance, l’émiettement des collectifs de travail, la précarisation et l’ubérisation sont à l’origine de profondes modifications des conditions de travail et donc des conditions de lutte. Tout en s’inscrivant dans une convergence d’actions et de revendications des secteurs privés et publics, notre syndicalisme doit aussi contribuer à la défense et au développement de services publics, particulièrement malmenés depuis quelques années, qui puissent réellement répondre aux besoins de la population et notamment en terme de solidarités. Ainsi, que ce soit au niveau de l’État, des collectivités territoriales et du secteur hospitalier, la situation actuelle de l’emploi est plus que préoccupante (suppressions de postes, recrutements insuffisants, précarisation, sous-traitance, recours à des contrats de droits privés...). L’action syndicale et la construction de luttes pour la création de postes statutaires, pour la titularisation des précaires, pour l’auto-organisation des services publics, ne peuvent être considérées comme corporatistes ou catégorielles, il s’agit bien de lutter contre le projet libéral-capitaliste d’une société sans services publics dignes de ce nom.

  • Les difficultés du syndicalisme de lutte

C’est peu dire aujourd’hui que le syndicalisme que nous pratiquons rencontre des écueils. Le « There is no alternative » de l’ère Thatcher a fait des ravages. La droitisation globale des sociétés, amorcée dans les années 80, a fait reculer le sens et le goût de l’action collective. Les défaites aussi n’ont pas aidé ; nous les alignons, que ce soit dans l’éducation, comme au plan interprofessionnel. Il faut remonter loin pour trouver une victoire syndicale d’ampleur, 2006 avec le retrait du CPE si l’on inclut parmi les victoires une défense victorieuse contre une mesure de régression sociale. Si l’on ne considère comme des victoires que des avancées sociales réelles arrachées par la lutte syndicale, il faut sans doute remonter aux années 1970…
L’éclatement des lieux de travail et des bastions salariés, l’augmentation de la précarité et du chômage, la répression syndicale accrue rendent, c’est vrai, plus difficile l’implantation syndicale. De ce fait, nous sommes sur la défensive. Nous défendons les retraites, la sécu, le statut… mais peinons à incarner un syndicalisme d’alternative que nous voulons construire. Pour autant, le salariat n’est pas totalement atomisé, mais là encore lorsque nous arrivons à ancrer la grève, l’auto-organisation n’est pas souvent au rendez-vous.

Nouvelles conditions de lutte, nouvelles formes de lutte.

  • 2003, CPE, 2010, loi Travail

Les mouvements sociaux depuis les années 2000, même s’ils ont permis d’expérimenter de nouvelles formes de lutte, n’ont pas été capables d’imposer le recul du gouvernement.
En 2003 avec l’Éducation nationale ou en 2010 avec les transports et les raffineries, certains secteurs ont été à la pointe mais la mobilisation n’a pas réussi à s’élargir. A contrario, en 2016, la mobilisation contre la "loi travail" n’a pas pu s’appuyer sur un secteur professionnel. Dans tous les cas, un mouvement social ne peut gagner que par une mobilisation d’ensemble des exploité-e-s.
Le mouvement contre le CPE en 2006 montre que l’instauration d’un
« climat d’agitation politique » participe à faire reculer le gouvernement : les journées de mobilisations interprofessionnelles se sont articulées avec des actions de blocages économiques, des occupations, des manifestations sauvages...
Lors du mouvement contre la loi travail, malgré des reconductions dans plusieurs secteurs stratégiques (transports, raffineries), parfois en lien avec des blocages, la grève ne s’est pas généralisée. Le mouvement a été plutôt marqué par des journées de mobilisation moins suivies qu’en 2010 en marge desquelles se sont développées des assemblées occupant des places. On a également assisté, à un débordement concerté des cortèges syndicaux par des manifestant-e-s résolu-e-s à bouleverser la mise en scène traditionnelle des manifestations syndicales. Quoi qu’on pense de la pertinence tactique et stratégique de ces cortèges de tête (pratiquant l’action directe en manifestation et n’excluant pas la violence), ils pointent la nécessité de redonner des couleurs aux manifestations et de proposer aux grévistes de mener des actions lors des journées de mobilisation.

  • Les luttes en dehors du monde du travail

Des luttes continuent parallèlement à celles du monde du travail : migrant-e-s, logement, précarité, violences policières et répressions, restructuration urbaine, droits des femmes et des LGBTQI... Ces luttes s’organisent à travers des collectifs ou des assemblées, en dehors des structures traditionnelles qui peinent aujourd’hui à mobiliser (DAL, AC !, CSP…).
SUD éducation doit travailler à la convergence de ces luttes aujourd’hui éparses pour construire un rapport de force à la hauteur des enjeux et espérer gagner.
Notre outil syndical doit, en particulier par le biais de Solidaires, faire en sorte :
• d’impliquer ses militant-e-s dans la construction de ces luttes ;
• de relayer et soutenir leur existence,
• de les alimenter de nos points de vue et analyses,
• de produire du matériel spécifique,
• d’y consacrer des moyens de formation (stage, ...) ;

  • Les autres luttes : ZAD et occupations des territoires

Le début des années 2000 a vu refleurir des luttes contre des projets d’aménagement du territoire. S’opposer aux politiques d’aménagement du territoire c’est non seulement empêcher la réalisation du projet mais aussi se réapproprier nos lieux de vie et lutter contre les logiques capitalistes et sécuritaires. Il est donc logique que des militant-e-s syndicaux-les s’y investissent et mettent les outils syndicaux au service de ces luttes. C’est le cas à Notre-Dame-des-Landes où le collectif syndical contre l’aéroport a montré que les intérêts des travailleurs-ses rejoignaient ceux des habitant-e-s, mais aussi dans le Val Susa où les travailleurs-ses de la vallée ont fait plusieurs fois grève contre le projet.
Ces luttes permettent d’expérimenter une organisation de vie commune en dehors et contre l’État mais aussi de construire des solidarités nouvelles entre habitant-e-s et militant-e-s. Comment faire vivre ces luttes dans nos syndicats ?

Perspectives : quelle stratégie syndicale ?

Notre action syndicale doit viser l’auto-organisation et la défense collective des salarié-e-s, des précaires, des chômeur-se-s de l’éducation, de la maternelle à l’université, ainsi que la défense individuelle de toutes celles et tous ceux qui sont victimes de l’injustice, de l’arbitraire, de l’autoritarisme.

  • Redonner du sens à la grève

La grève est notre meilleure arme pour militer dans le cadre de l’affrontement de classe avec les capitalistes, celle qui permet de frapper directement le patronat au portefeuille. Pour autant, elle semble difficile sur les lieux de travail "isolés". Une grève massive apparaît aujourd’hui pour la plupart des salarié-e-s de plus en plus difficile hors fonction publique ou gros employeurs, elle reste pourtant l’outil central de tout mouvement social. Dans la Fonction publique, de nombreux-euses collègues hésitent à faire grève pour diverses raisons : précarité, souci de maintenir la continuité du service public (en particulier au profit des plus démuni-e-s) ou les bonnes relations avec les usager-e-s, sentiment d’inutilité de la grève, discours antigrévistes dans les médias, résignation.
Il faudra donc échanger avec les collègues et les usager-e-s le plus régulièrement possible tout en sachant que c’est un travail de longue haleine. Dans l’Éducation nationale, les parents ont ainsi un vrai rôle à jouer dans les luttes.
Une grève aura d’autant plus d’impact si elle permet d’articuler manifestation et construction de cadres d’auto-organisation : formes collectives, vigilance sur les récupérations politiques et prises de pouvoir, ouverture aux "non-initié-e-s", permettre l’organisation/préparation d’actions plus "radicales".
La grève permet de se confronter à notre hiérarchie (dénonciation de l’arbitraire, remise en cause de l’organisation pyramidale du travail) et au capital (par le blocage économique que constitue l’arrêt de la production de biens et de services). Ces blocages sont devenus un mode d’action à part entière. Ils ne remplacent pas la grève, mais tout comme d’autres actions symboliques, ils permettent de rendre visible la radicalité de nos luttes. Ne nous en privons pas !
Le temps libéré par la grève peut aussi être mis à profit pour organiser des « piquets volants ou tournants », interpellant les salarié-e-s et les invitant à rejoindre le combat. Cela peut s’articuler avec des opérations de péages ouverts ou blocages des transports, de flux de marchandises, de l’accès à certains lieux de travail.

  • Renforcer les solidarités collectives

Développer notre formation pour s’ancrer sur le terrain

Notre syndicalisme doit donner aux travailleur-se-s les outils nécessaires à leur auto-organisation. Pour cela, les syndicats de la fédération s’engagent, dès maintenant, à participer et développer la commission "formation" en charge de l’organisation de stages de base en lien avec les autres Groupes de Travail (Précarité, Juridique, Et voilà le Travail...) permettant à tou-te-s les adhérent-e-s de Sud éducation de maîtriser les principaux outils d’animation d’un syndicat , de connaissances juridiques dans l’accompagnement et la défense collective et individuelle des collègues.

Créer des solidarités locales et appuyer les luttes locales avec l’outil syndical

Les unions locales et départementales de Solidaires sont déjà très investies par les militant-e-s de Sud éducation. Ces structures doivent permettre d’une part de faire vivre au quotidien notre projet de transformation sociale en favorisant la solidarité entre tou-te-s les travailleur-euse-s, avec ou sans emploi, et d’autre part d’être force de propositions lors des mobilisations interprofessionnelles. La construction de l’outil interprofessionnel à tous les échelons de Solidaires est une priorité de notre fédération. SUD éducation porte dans Solidaires la construction de campagnes régulières pour populariser nos mots d’ordre et notre projet de société. La construction de cet outil n’est pas une fin en soi et nous devons nous investir, via Solidaires, dans les luttes qui portent notre projet de transformation sociale émancipatrice en favorisant la solidarité entre tout-e-s les travailleur-euse-s, avec ou sans emploi. Là où les équipes militantes le jugent pertinent, SUD éducation s’engage dans les campagnes locales de défense des services publics de la Convergence des Services Publics ou d’autres collectifs unitaires. Ces campagnes peuvent permettre de (re)construire des liens solidaires entre usager-e-s et salarié-e-s des services publics, et de redonner du sens aux services publics (contre toutes les privatisations) en lien avec le statut des fonctionnaires (contre la casse engagée).
Les UL et UD de Solidaires doivent pouvoir impulser des cadres d’auto-organisation pour tou-te-s, y compris les chômeur-euse-s et les plus précaires par le biais de commission de chômeur-euse-s ou de syndicats ad hoc.
Dans les collectifs de luttes locaux qui réunissent des individus syndiqué-e-s ou non-syndiqué-e-s comme dans les collectifs nationaux qui réunissent des organisations associatives, syndicales.... SUD éducation défend un fonctionnement horizontal (de l’heure d’information syndicale à l’AG) en lien avec les travailleurs-ses qui sont en lutte, en s’opposant à l’autoritarisme et à toutes les tentatives de récupération.

  • Développer les syndicats et la fédération SUD éducation

Porter nos revendications nécessite de développer notre syndicat et d’accroître notre nombre d’adhérent-e-s.

Regagner notre représentativité

Pour la regagner lors des élections professionnelles de 2018, la fédération cherchera à présenter le plus grand nombre possible de listes.
Ce travail syndical est nécessaire pour donner confiance aux personnels en montrant que nous sommes capables de les représenter face à notre employeur

Développer le travail fédéral

Notre développement ne peut pas être seulement électoral. La fédération et ses syndicats doivent se donner les moyens d’être lus, et donc lisibles, par les militant-e-s, les adhérent-e-s et les personnels.
Nous pouvons nous améliorer, notamment en menant des campagnes fédérales, de leur construction jusqu’au retour sur leur réalisation. Ce travail « ferait fédération » et permettrait le déploiement de matériel commun utile au travail syndical quotidien.

  • Quelles convergences des luttes ?

Face au pouvoir capitaliste, seule une action collective forte permettra de changer la société. Il nous appartient de construire une réelle convergence des luttes : la convergence ne peut émerger de la juxtaposition ou de l’addition de revendications corporatistes : il s’agit de mettre en évidence ce qui est commun aux différents secteurs du privé comme du public ; une action unitaire ne se construit pas d’en haut, par un accord entre des directions syndicales contraintes de s’aligner sur les positions les plus molles ; c’est à la base, dans nos assemblées générales, que nous pourrons prendre notre avenir en main et que nous pourrons « déborder les partenaires sociaux responsables »