Racolage patronal à l’école publique

Culture et entreprise
mardi 6 mars 2007
mis à jour samedi 28 avril 2007

« À l’école, les patrons ne se cachent plus » titrait Le Parisien en évoquant l’opération « 100000 entrepreneurs ». En vérité, les choses sont encore bien pires : ils racolent jusque dans nos classes sous la houlette de notre ministre !

Signée le 13 décembre 2006 par de Robien et le Club Horizons [1], une Charte d’engagement des entreprises au service de l’égalité des chances prétend « dire à des enfants des classes populaires qu’ils peuvent être créatifs » et donner aux jeunes « l’envie de devenir des patrons ». Parmi les premiers signataires de la Charte se bouscule tout le gratin du travail précaire [2]. Un empressement qui ne doit rien à la générosité, mais à l’identification de deux besoins prioritaires :

- Le recours massif à une main-d’œuvre peu qualifiée (60% des emplois à venir dans les pays de l’OCDE). La cible prin-cipale de « l’opération 100000 entrepreneurs », ce sont les métiers à basses qualifications et aux salaires peu élevés des secteurs des services, de la vente et du social. C’est pourquoi ce sont les écoles des zones défavorisées, accueillant des élèves issus de milieux populaires, qui sont visées ; écoles dont les élèves échoueront massivement dans ces activités de plus en plus précarisées.

- Légitimer l’inégalité scolaire par l’ascension sociale d’une poignée d’élèves. “Il s’agit d’un engagement civique, citoyen, éthique mais il y a aussi un intérêt bien compris des entreprises de recruter les meilleurs”, a commenté Anne-Marie Idrac, présidente de la SNCF. Les métiers hautement qualifiés, avec des salaires élevés, sont abondés principalement par des écoles qui recrutent très largement leurs étudiants dans les classes supérieures ou moyennes. La grande escroquerie de la loi sur « l’égalité des chances » consiste à instaurer non pas l’égalité des droits entre élèves issus de diverses couches sociales, mais d’instaurer une compétition entre élèves issus des classes les plus défavorisées afin que les meilleurs servent d’alibi à une politique scolaire de plus en plus inégalitaire.

Cette opération est dans le droit fil de la loi Fillon, qu’il s’agit de relire pour saisir à quel point l’association de l’école au monde du travail est devenue prioritaire :
- Le socle commun de connaissance prévoit de façon très claire que tous les jeunes devront maîtriser, au terme de leur scolarité obligatoire, la connaissance de l’entreprise ;
- L’option de découverte professionnelle, généralisée à tous les collèges, est censée apporter aux élèves de 3e la connaissance du monde professionnel et des métiers ;
- L’apprentissage junior permet aux collégiens de prendre contact avec le monde des métiers dès la classe de 4e.

Dans le contexte actuel du marché du travail, il se pourrait bien que les écoles n’enseignent plus guère que ce savoir-être adaptable et flexible, permettant aux employeurs d’effectuer un premier tri parmi les postulants. L’introduction de l’entretien d’orientation en fin de 3e, effectué par le professeur principal en lieu et place des Conseillers d’orientation psychologues, est symptomatique de ce tournant « pédagogique ». Cette nouvelle conception du métier d’enseignant s’introduit jusque dans notre formation, puisque tous les futurs professeurs effectueront désormais un stage en entreprise pour « ne plus ignorer totalement les réalités du monde économique et social ». Il s’agit clairement de former les jeunes générations de professeurs à une « autre culture », celle de l’entreprise, afin qu’ils la transmettent à des élèves en droit d’attendre de l’école qu’elle les rende « employables ».

Outre que nous attendons toujours de savoir ce qu’est une culture d’entreprise, et en quoi elle constitue une culture, c’est à dire une source de connaissances capable d’apporter du sens, de développer la lecture critique du monde qui nous entoure et d’épanouir l’individu, nous dénonçons l’idée que le rôle de l’école soit de préparer des générations d’élèves au monde du travail. Voilà certes un bien vieux débat qui est destiné à disparaître en tant que tel au profit de cette nouvelle catégorie « d’évidences » qui désormais accompagnent le libéralisme contemporain. Il serait vraiment dommage en effet que nos élèves pensent que l’entreprise exploite et aliène l’individu, et qu’ils continuent à lutter contre des mesures telles que le CPE !

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Pour bien le faire comprendre, le club Horizons publie la « philosophie » de ce projet. Remarquant que les « jeunes » ont une mauvaise image de l’entreprise et du marché, qu’ils vivent comme des menaces les mutations portées par la mondialisation, le Club entend « recadrer un bon nombre d’idées reçues » :
- L’entreprise n’est pas l’ennemie du salarié ; elle lui apporte un emploi, un revenu, une possibilité de formation et de progression.
- Le salarié ne recherche pas forcément plus de sécurité et moins de travail : il cherche également du sens et de l’épanouissement dans sa profession.
- Le chef d’entreprise n’est pas l’adversaire du salarié ; leurs intérêts sont liés, le succès de l’un portant celui de l’autre.
- L’entreprise ne menace pas la cohésion sociale, elle participe au financement de la collectivité et à la modernisation de nos services publics ; elle peut jouer un rôle clé pour favoriser le développement durable et l’intégration.

Toutes ces conneries, et bien d’autres encore, sont à lire in extenso sur le site :
www.100000entrepreneurs.com. La rhétorique est toujours la même : renverser la valeur et le sens de toute critique, la faisant passer pour une « idée reçue », et ainsi élever les idées reçues au rang d’avant-garde de la pensée actuelle. Et c’est là ni plus ni moins que la négation de tout ce que nous nous efforçons d’enseigner à nos élèves. C’est pourquoi l’entreprise n’a pas sa place à l’école. Sa présence même dément notre rôle. Nous devons donc refuser de toutes nos forces qu’elle vienne y porter son anomie, sa violence, son cynisme.

Voulons-nous que notre système éducatif devienne une copie du système britannique, livré par Blair au patronat ? Un socle de connaissances au rabais, sans sciences sociales, sans langues vivantes, sans humanités et sans arts ? Une sorte d’équivalent éducatif du salaire minimum, et non sans raison, puisque c’est ce à quoi il mènera les élèves des milieux populaires...

D’ores et déjà, « 100000 entrepreneurs » a établi des partenariats avec des associations impliquées dans des établissements scolaires d’Ile-de-France. L’opération doit prendre de l’envergure par la collaboration du ministère de l’Education avec les rectorats et les Conseils généraux et régionaux ; mais aussi grâce au site qui permet de recueillir des inscriptions d’enseignants, de principaux, de proviseurs, de parents d’élèves et d’étudiants.

Sud éducation appelle tous les collègues à informer autour d’eux des conséquences désastreuses de cette opération « 100000 entrepreneurs », afin d’organiser une résistance à cette mainmise de l’entreprise sur l’école et cela dans chaque établissement. Jusqu’à présent, il est encore possible de refuser toute intervention extérieure non souhaitée dans les classes. Organisons et faisons connaître nos refus de cette propagande lorsqu’elle se présente aux portes de nos établissements. Nous n’apprendrons pas à nos élèves la docilité et l’employabilité !

Sud éducation Puy-de-Dôme


[1Un pool de « jeunes décideurs » initié par Publicis

[2Vedior, Adecco, La Poste, SFR, Carrefour, Accor, L’Oréal, PSA Peugeot Citroën, Coca Cola, Bouygues Bâtiment, Vinci, Dexia... au total une cinquantaine d’entreprises « citoyennes ».

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