Réforme des collèges

Le prétexte de la pédagogie
 mars 2002
mis à jour samedi 29 janvier 2005

Après avoir tenté dans notre précédent numéro une critique de l’idéologie libérale à l’oeuvre dans la réforme Lang des collèges (dérégulation du système scolaire par la contractualisation des établissements, glorification des compétences acquises "tout au long de la vie" et opposées aux savoirs), nous l’abordons ici sous l’un de ses travestissements les plus hypocrites : celui de la pédagogie."

Dans "Qu’apprend-on au collège ?", le best-seller du conseil national des programmes sous-titré "pour comprendre ce que nos enfants apprennent", on peut lire sous la plume de Jack Lang, co-auteur de ce "cahier des exigences pour le collégien", à propos de sa réforme : "c’est une pédagogie : l’Itinéraire De Découverte (IDD) doit servir la pluridisciplinarité".

Pluri-, ou interdisciplinarité ?

D’après Gérard de Vecchi (Aider les élèves à apprendre, 1992), il convient de distinguer :

Pluridisciplinarité

Différentes disciplines accolées abordant chacune un des aspects d’un sujet. Ex. : travail sur un thème.

Thème : sorte de fourre-tout. On tente de faire le tour du sujet en abordant toutes ses facettes.

Interdisciplinarité

Différentes disciplines collaborent à l’approche d’un sujet. Les disciplines sont utilisées quand on en a besoin. Elles correspondent à une somme de moyens. Ex. : sujet d’étude, projet.

Transdisciplinarité

Les disciplines sont dépassées : elles ne sont pas essentielles, on peut même ne plus parler de disciplines.

Une autre manière d’aborder un sujet d’étude ou un projet qui est, souvent, plus ancrée dans la réalité.

L’auteur ajoutait : "On confond différents termes qui recouvrent des réalités très différentes. Ce n’est pas le sujet qui détermine s’il s’agit de pluri-, inter- ou transdisciplinarité mais la manière de l’aborder. L’interdisciplinarité rapproche les langages utilisés dans les diverses matières. Elle fait prendre conscience d’objectifs communs et complémentaires. On replace ainsi la discipline à son juste niveau. Elle n’est plus vécue comme un but en soi. Elle apporte surtout une somme d’outils au moment où on en a besoin. Les connaissances ne doivent pas être négligées. Elles correspondent à un ensemble de moyens spécifiques indispensables."

"L’idéal éducatif du collégien"

Aujourd’hui, le ministère présente "le sens général des programmes et leurs principaux objectifs en les structurant autour de trois pôles qui regroupent plusieurs disciplines : maîtrise des langages, culture des humanités, culture scientifique et technique. Ces pôles ne remettent pas en cause la légitimité des disciplines".

“Dans le cadre des IDD, correspondant à un volume de 2 heures hebdomadaires, les élèves s’investissent dans des projets interdisciplinaires qui leur permettent de travailler de façon autonome, individuellement ou en équipe”."Les élèves choisissent librement au moins deux IDD dans 4 grands domaines"

Le ministre semble donc confondre ce que les pédagogues distinguent : pluridisciplinarité, transdisciplinarité, pôles, grands domaines, IDD pour aboutir à des enseignements choisis. Pluridisciplinarité pour des travaux interdisciplinaires qui conduisent à des disciplines, telle la "découverte professionnelle", encore appelée enseignement choisi !

Le lecteur, tourneboulé par la pluri-, trans- ou interdisciplinarité, sera néanmoins rassuré d’apprendre que..."ces pôles ne remettent pas en cause la légitimité des disciplines". Lang cultive l’ambiguïté de ses formules, dès la préface aux IDD : "nous permettons aux jeunes gens qui ne réussissent pas dans une branche de rejoindre d’autres disciplines."

En parallèle, heureusement, il proclame qu’il ne s’agit "ni de restauration des filières ni de préorientation" !

Alors, réforme pédagogique ou filiarisation du collège ?

Le ministre affiche ses ambitions : "Pour parler comme Edgar Morin, nous tentons de réunifier le monde, en tout cas d’en comprendre la complexité et d’enjamber les frontières qui séparent les savoirs. La tâche n’est pas facile."

Certes, la tâche n’est pas facile dans cette complexité de pôles, domaines, cultures, pluri-, inter- ou transdisciplinarité, disciplines transversales, pour réunifier le tout et décoder les objectifs de la réforme Lang. Même celui qui aurait "fait ses humanités, fondement de toute éducation classique depuis le XVIe siècle", y perdrait son grec et son latin.

Pourtant, un lecteur attentif et formé à l’école qui enseignait l’histoire, l’éducation civique, le français, les maths à tous, tout en innovant et en pratiquant la pluri-, l’inter- et la transdisciplinarité, les projets souples, motivant élèves et professeurs, celui-là peut comprendre.

Ce qu’il comprend, c’est que l’élève qui choisirait en 5ème et 4ème les IDD dans des domaines "nature et corps humain" et "initiation aux sciences", puis en 3ème l’enseignement (?) de 4 heures minimum de "découverte professionnelle", y perdrait lui, certes son latin, mais aussi son français, ses maths, son histoire, sa géographie et son éducation civique. C’est-à-dire les savoirs sans la maîtrise desquels on ne peut comprendre la complexité du monde ni le réunifier. Et surtout pas le critiquer.

Car au bout du compte, sous les atours de la pédagogie, avec l’alibi de l’interdisciplinarité, en annonçant des objectifs démagogiques ("réduire les distances sociales, révéler l’élève à lui-même, lui donner confiance, le motiver, l’épanouir"), ce qui se cache sous les IDD, c’est que les élèves vont perdre :

- des heures d’enseignement (horaires plancher) et des contenus fondamentaux (appauvrissement des programmes)
- des repères : ceux qui structurent la personnalité et permettent la socialisation (le groupe classe ; l’heure de cours -séparée dès lors des activités de projet- ; l’emploi du temps -variable- ; des référents adultes fixes que sont les enseignants pour l’enfant -par multiplication des intervenants-animateurs)
- des aides apportées par les études dirigées, les groupes à faibles effectifs, la remise à niveau (les heures d’IDD et d’enseignements choisis sont prises sur la DHG et sont prévues en effectif plein)
- l’égalité (par éparpillement des connaissances d’un élève à l’autre, d’un collège à l’autre, d’un projet à l’autre)
- la motivation (l’élève en difficulté est celui qui a le plus de peine à réaliser une tâche complexe car il ne maîtrise pas les savoirs qui permettent de réunifier le monde)

La préorientation déguisée des élèves dès la 5ème :

Il ne suffit pas d’offrir des activités à option pour contribuer à des choix efficaces. Car chacun a tendance à choisir le domaine dans lequel il a le moins besoin de se former, parce que l’investissement y est plus modéré et le risque d’échec moins grand. C’est favoriser les plus favorisés et défavoriser les plus défavorisés.

Si choisir de faire "ses humanités" en 3ème ou consacrer 4 heures minimum à "la découverte professionnelle", ce n’est pas une préorientation et des filières, qu’est-ce que c’est ? En tout cas, ce n’est pas de l’interdisciplinarité (ni pluri -ni trans).

Pas besoin d’avoir fait ses humanités ou sciences-ex pour le comprendre.

SUD éducation Franche-Comté

Navigation

Mots-clés de l'article

Agenda

<<

2019

>>

<<

Septembre

>>

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
2627282930311
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
30123456