Refusons les projets de l’école néolibérale

 septembre 2002
mis à jour samedi 15 janvier 2005

Pour ceux qui dirigent les affaires du monde, il n’est pas de domaine qui puisse échapper aux lois du profit et de la marchandise, l’éducation comme d’autres. L’OMC, la Banque Mondiale, l’OCDE ou la Commission Européenne élaborent des projets où l’acquisition d’une culture générale est remplacée par l’apprentissage de compétences destinées à préparer, à moindre coût, la main d’œuvre flexible que réclame le patronat. Ces projets inspirent directement les gouvernements au travers de politiques éducatives qui aboutissent à la remise en cause du service public. Insidieusement, si nous n’y prenons pas garde, va se mettre en place un nouveau type d’École, où les établissements scolaires fonctionneront comme des entreprises, où l’éducation sera devenue marchandise, les élèves et leurs parents de simples clients, une école encore plus inégalitaire et soumise à l’argent : bref, une École néolibérale !

Une école soumise aux lois du capitalisme néolibéral

Depuis trente ans, afin d’obtenir des taux de rentabilité annuels de plus en plus élevés (plus de 20%), le pouvoir financier a imposé un ensemble de transformations qui touchent toute la société. L’école n’est pas une institution au-dessus de la mêlée. Les changements qui ont affecté le reste du monde ne pouvaient être sans conséquences sur sa place, son rôle, ses missions et son mode de fonctionnement.

Le capitalisme néo-libéral a besoin d’une école qui ne coûte pas trop cher.

Au nom de la compétitivité des entreprises et en invoquant le risque d’évasion des capitaux, les gouvernements réduisent sensiblement l’imposition sur le capital. Moins de recettes fiscales font moins de dépenses budgétaires. Dans un contexte de croissance ralentie, cela s’appelle l’austérité et cela signifie la réduction des moyens attribués au service public. La Banque Mondiale ne dit pas autre chose lorsqu’elle prétend que l’école publique ne peut pas assurer toutes ses missions et qu’il faut laisser l’initiative au privé là où les clients existent potentiellement, en particulier dans les lycées professionnels et à l’université. Pour ceux qui échapperaient provisoirement (?) à la privatisation, il leur faudrait alors rechercher d’autres sources de financement (sponsoring, vente de services scolaires, marchés passés avec des entreprises) ou bien externaliser vers le privé certaines activités annexes (cantine, entretien des locaux, organisation des concours et examens). Si ce n’est pas suffisant, il faudra alors réduire l’offre éducative comme c’est déjà le cas actuellement (suppression d’options ou de dédoublements de classes, mise en place d’horaires-planchers...) et multiplier (si c’est encore possible) les emplois précaires de salariés sous-payés.

L’école néo-libérale c’est donc :
- l’appauvrissement des enseignements pour le plus grand nombre ;
- l’approfondissement des inégalités sociales avec une part croissante des frais d’étude à la charge des parents ;
- la soumission de l’enseignement au bon vouloir des financeurs.

Le capitalisme néo-libéral a besoin de salariés flexibles et bon marché.

Pour garantir aux actionnaires des rendements attractifs, le capital a entrepris de détruire les garanties et statuts collectifs des salariés. Cette offensive exige la déréglementation du travail, la fin des conventions collectives et la généralisation des emplois précaires, l’objectif étant de mettre à la disposition des entreprises une main d’œuvre flexible, adaptable, immédiatement utilisable mais aussi jetable et enfin bon marché. En témoigne la nature d’une part croissante des emplois créés au cours de ces dernières années. L’école néolibérale a donc pour rôle de fournir ce "capital humain" pour lequel il n’est plus besoin de diplômes, de simples "compétences" suffisant. Des compétences, c’est à dire des savoir-faire réduits à des apprentissages utilitaires vite appris et vite dépassés. Des connaissances qui ne sont plus des qualifications et qui ne garantissent donc ni salaire-plancher, ni droits reconnus. Des compétences dont l’obsolescence peut justifier "l’inemployabilité" du salarié et par là-même sa mise au chômage. Un licenciement dont il pourra alors être déclaré seul responsable !

L’école néo-libérale, c’est donc :
- l’accès à la culture générale pour quelques-uns et un enseignement réduit et instrumentalisé pour les autres ;
- la fin du diplôme comme reconnaissance d’une qualification officielle ;
- le transfert aux entreprises de la validation des diplômes professionnels.

Le capitalisme néo-libéral a besoin de travailleurs totalement soumis.

L’entreprise néo-libérale exige de ses salariés un dévouement total et une disponibilité de tous les instants. Depuis une vingtaine d’années, les médias se sont lancés dans une vaste opération de mise en condition de l’opinion. Par un véritable détournement du sens des mots, il s’est agi d’imposer l’idée que les protections sociales étaient devenues des privilèges injustifiés, que la compétition exigeait la déréglementation et qu’entrer dans la modernité signifiait la soumission à la loi du profit. Dans cette oeuvre de légitimation de l’ordre social, l’école néo-libérale doit aussi jouer sa partition. Puisque l’École reste l’un des principaux lieux de socialisation, la commission européenne lui assigne pour fonction de transmettre des valeurs qui soient en harmonie avec l’air du temps : l’esprit d’entreprise par exemple ou bien l’acceptation de l’autorité (y compris dans ce qu’elle peut recouvrir d’autoritarisme et d’arbitraire). Pour les plus zélés défenseurs du capitalisme néo-libéral, l’enseignement doit être l’un des tout premiers vecteurs de l’idéologie dominante. C’est pourquoi le MEDEF multiplie les opérations de séduction (publications, stages...) en direction des enseignants, et, plus désintéressé encore, va même jusqu’à leur proposer des cours complets en ligne.

L’école néo-libérale, c’est donc :
- une tentative de formatage des individus ;
- une instruction publique mise au service des intérêts privés ;
- le renforcement de la hiérarchie, de l’individualisation des rapports sociaux et du contrôle bureaucratique.

Le capitalisme néo-libéral a besoin de nouveaux marchés.

Le capital est en permanence à la recherche d’opportunités d’investissements. Dans la consommation des ménages, les achats de services progressent plus vite que ceux des biens. La vente de services éducatifs devient donc un secteur rentable où se sont engouffrées les firmes multinationales. Édition de manuels scolaires, logiciels, cours en ligne sont déjà concentrés dans les mains de quelques groupes tels Hachette ou Vivendi Universal (Bordas, Nathan, Larousse...). Demain, comme dans d’autres pays, ce seront les écoles elles-mêmes qui passeront sous contrôle privé. Mais cela n’est pas tout. Parce que les enfants sont prescripteurs de plus de la moitié des achats familiaux, les élèves deviennent de véritables cibles publicitaires et les relais privilégiés du discours marchand. Les entreprises multiplient les opérations pseudo-pédagogiques, et sous couvert d’une fourniture gratuite de matériel " scolaire ", imposent à un public captif leur marque, leurs slogans. De même, les partenariats avec les établissements scolaires, à l’occasion de la co-organisation de compétitions sportives devient le moyen de banaliser l’omniprésence marchande au sein de l’École.

L’école néo-libérale, c’est donc :
- des enfants soumis en permanence à l’agression/séduction de la publicité marchande ;
- la confusion entre instruction et endoctrinement publicitaire ;
- un système scolaire à 2 niveaux, l’un pour les parents disposant de revenus suffisants, le reste pour les autres.

Des projets qui suscitent bien des interrogations

Dans l’enseignement primaire :

- la mise en place du B2i, si peu adapté et si mal préparé, n’a-t-elle pas pour conséquence de réduire les horaires consacrés aux apprentissages fondamentaux et de créer un besoin, donc un marché, chez les familles ? Un tel enseignement est-il possible sans formation au raisonnement critique, ne serait-ce que pour trier et décoder les informations ?

- l’apprentissage d’une langue étrangère dès la maternelle ne peut-il devenir un moyen de contourner la carte scolaire ? Ne peut-il aboutir à renforcer la présence de quelques grandes firmes (Hachette, Vivendi) dont les logiciels sont déjà recommandés par les autorités
scolaires ?

- l’introduction de 2 heures d’Itinéraires De Découvertes ne devient-elle pas le moyen de réduire les horaires de certaines matières, de supprimer les dédoublements en SVT, technologie, sciences physiques, de mettre les professeurs en concurrence et de leur imposer un autre rôle, d’éviter le recrutement de professeurs que nécessiteraient les prochains départs à la retraite, et ainsi de se conformer aux directives européennes sur la "maîtrise des dépenses publiques" ?

Au lycée :

- les Travaux Personnels Encadrés et l’Éducation Civique Juridique et Sociale ne seraient-ils qu’un moyen pour réduire le temps consacré aux enseignements généraux et pour supprimer les autres possibilités de travail en petits groupes comme les anciens modules de 1ères et terminales ? Au total, n’est-ce pas un investissement horaire important (pour un bénéfice aléatoire pour les élèves) qui dissimule mal la fonction nouvelle que l’on veut faire occuper par les enseignants ?

Dans les lycées professionnels :

La création des "Lycées des métiers" intégrant lycées professionnels, lycées technologiques mais aussi Greta et Centres de Formation pour Adultes privés sous la double tutelle des régions et des chambres de commerce et de métiers (c’est à dire du patronat local) n’est-elle pas le moyen de transférer le contrôle de l’enseignement professionnel au secteur privé ? Le but n’est-il pas que cet enseignement réponde aux besoins immédiats des entreprises locales sans prendre en considération l’intérêt des élèves ou celui de la collectivité ?

Poser ces questions ne signifie pas pour autant que nous devions rester attachés au statu quo. Oui, une autre école est nécessaire : une école vraiment égalitaire, une école véritablement démocratique. Mais dénoncer aujourd’hui les carences et les dysfonctionnements du système actuel ne doit pas nous amener à accepter les yeux fermés des réformes ou des pseudo-réformes qui, au nom de la modernité, risquent d’aboutir à l’acte de décès de l ’École publique, laïque, gratuite et obligatoire.

La mainmise des marchands sur l’école

L’école est devenue un immense enjeu commercial pour les entreprises privées. Dès la maternelle, l’enfant est soumis à un intense matraquage publicitaire qui va se poursuivre ensuite à l’école primaire :
- utilisation de matériel pédagogique "décoré" des logos de grandes marques
- distribution de gadgets ou d’échantillons, de kits complets sous couvert d’opérations de sensibilisation à la diététique ou à l’hygiène (petits déjeuners, brossage des dents...)
- sets de table marqués, gadgets Halloween offerts aux cantines...

Tout est fait pour qu’un public captif s’imprègne progressivement des images publicitaires et perçoive ce décor marchand comme son environnement naturel.

Cette intrusion mercantile continue au collège et au lycée :
- les livrets d’accueil des nouveaux élèves sont souvent financés par des annonces commerciales.
- telle firme américaine de boissons gazeuses propose gratuitement aux enseignants des fiches pédagogiques, ou tel parc d’attractions (tout aussi américain) organise des stages d’enseignements disciplinaires pour les classes.
- des panneaux d’information sexuelle destinés aux infirmeries scolaires sont distribués par de grandes firmes de la para-pharmacie.
- certaines manifestations sportives de l’UNSS sont sponsorisées par les mêmes marques de boissons gazeuses, par des compagnies pétrolières dont on connaît le souci pour l’environnement, des banques désintéressées, ou, plus modestement, par des entreprises locales.

La densité de ce maquis commercial témoigne de l’importance du marché adolescent pour un système économique prompt à transformer chaque élève en panneau publicitaire monté sur jambes. L’exploitation d’internet fournit également une occasion nouvelle d’immerger chaque élève dans une jungle virtuelle truffée de pièges commerciaux (sites marchands, bandeaux publicitaires...) qui sont, eux, bien réels. Aussi, face à ce feu roulant, on ne peut guère compter sur la capacité de résistance d’un ministère de l’Éducation nationale qui, pour se soustraire à ses obligations financières, invite les établissements scolaires à négocier des partenariats avec de généreux donateurs privés.

Si nous n’y mettons pas bon ordre, l’École risque de se transformer en une vaste garenne où les marchands transformeront les élèves et leurs parents, mais aussi les enseignants, en autant de cibles de marketing.

Contre l’école néolibérale, construisons une école démocratique

SUD Haute-Normandie.

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