Relâche immédiate et sans poursuite de Thyde Rosell et Jean Marc Raynaud

Communiqué
dimanche 5 décembre 2004
mis à jour samedi 25 août 2007


Saint Denis, le vendredi 3 décembre 2004

La criminalisation du mouvement social n’est pas seulement un slogan !

Les délinquants de la solidarité sont une fois encore visés !

Être éducateurs sans frontières cela peut exposer à être arrêtés...

Le conseil Fédéral des syndicats SUD Education, réuni le vendredi 3 décembre 2004, informé de la mise en garde vue de deux
militants de la CNT et de l’ICEM-Pédagogie Freinet, s’indigne de ce procédé digne d’un autre temps et exprime son soutien et
sa solidarité à ces deux enseignants.

Le mardi 30 novembre 2004, Thyde Rosell et Jean-Marc Raynaud ont été arrêtés par le SRPJ de Poitiers mandaté par la division
nationale anti-terroriste (DNAT) dans le cadre d’une enquête sur complicité dans une entreprise terroriste.
Thyde Rosell et Jean-Marc Raynaud animaient depuis des années le centre éducatif libertaire Bonaventure sur l’île d’Oléron.
Dans le cadre de Bonaventure, puis à titre personnel ils ont accueilli un enfant "sans papier" de 3 ans aujourd’hui âgé de 8
ans. Ce jeune garçon s’est avéré être par la suite l’enfant de Mikel Albizu, dit Antza, et sa compagne Soledad Iparraguirre
Genechea, alias Anboto, deux militants clandestins de l’ETA arrêtés le 3 octobre dernier.
Ils assument entièrement leur acte dans une lettre que vous trouverez en annexe.

La solidarité et l’entraide ne sont pas des crimes, notre devoir d’éducateur est d’accueillir dans nos écoles tous les enfants
sans avoir à se poser la question du statut de leurs parents.

NOUS SERONS ATTENTIFS AU DEVENIR DE CE DOSSIER ET DEMANDONS
LA RELACHE IMMEDIATE ET SANS POURSUITE DE THYDE ROSELL ET JEAN
MARC RAYNAUD.


Lettre de Thyde Rosell et Jean Marc Raynaud

Oui, nous avons hébergé un « terroriste » ... de trois ans !

Quand vous lirez ces lignes, nous serons en prison. Pour quelques jours. Quelques semaines. Quelques mois. Quelques......

Notre « crime » ? Avoir fondé et animé une école libertaire. Bonaventure. Y avoir accueilli, sans formalité, des enfants de tous
horizons (même des mômes de cathos, c’est dire). Et nous être pris d’affection pour un petit bout en perdition au point de
l’avoir accueilli chez nous pendant deux ans et demi. De cela, qui remonte maintenant à plusieurs années, on nous fait
aujourd’hui reproche.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que le petit bout en question s’est révélé être le fils d’un couple de militants d’ETA arrêté il y a quelques
semaines.

Est-t-il besoin de le préciser, nous ignorions ce détail.
Est-t-il également besoin de préciser (les parents s’étant présentés à nous comme ayant des problèmes de « papiers » [1]), nous
avions quelques doutes sur les véritables motivations de la demande de scolarisation et d’accueil qui nous était faite. Est-il,
enfin, besoin de préciser : nous assumons pleinement le fait de scolariser, d’éduquer et d’accueillir tous les petits bouts du
monde en détresse sans nous enquérir de l’identité ou des motivations de leurs parents.

Cékomça !

Parce que nous pensons que les enfants ne sont pas responsables de leurs parents [2], seul nous importera toujours leur
regard noyé de brume. Car, enfin, quoi ?

Une école libertaire pourrait-t-elle ne pas être une terre d’asile sans perdre son « âme » ? Des libertaires qui n’ouvriraient pas
en grand leur porte et leur cœur à des enfants en détresse d’instruction, d’éducation et d’amour, pourraient-t-ils être autre chose
que des gribouilles ? On s’en doute, ce genre de discours est complètement incompréhensible pour les Autorités comme pour
le citoyen lambda. Pour tout ce petit monde, on n’accueille pas pendant deux ans et demi (et ensuite, de temps en temps,
pendant les vacances), un môme de terroristes sans faire, plus ou moins, partie de la confrérie. A quoi bon, donc, leur
expliquer, en plus, que les luttes de libération nationale visant à instaurer un nouvel Etat, avec de nouveaux patrons et de
nouveaux maîtres, ne sont pas vraiment la tasse de thé des anarchistes. Que le mythe d’une soi-disant lutte armée opposant
quelques frondes à des missiles Tomahawk confine, pour nous, au grotesque. Que l’assassinat à la petite semaine de quelques
seconds couteaux, fussent-ils flics ou militaires, est pour les anarchistes, une véritable insulte à la morale universelle et à
l’intelligence politique. Et que, pour ces raisons, il est tout simplement impensable que nous puissions fricoter avec certaines
conceptions d’une révolte à laquelle, par ailleurs, nous ne contestons pas une certaine légitimité.

Si on ajoute à cela que l’air du temps est à la criminalisation de tout comportement un tant soit peu « dissident », il est donc
clair que nous avons le profil politico médiatique pour être mis au pilori. C’est de bonne guerre. Sociale.

Reste que le monde sera toujours divisé en deux. Avec, d’un côté, ceux qui, pendant la deuxième guerre mondiale, ont
accueilli les petits juifs et autres (les Israéliens les ont appelés « les justes »). Et, de l’autre, ceux qui ont organisé (ou participé)
à la Rafle du Vel d’Hiv et la déportation de ces mêmes enfants. Avec, d’un côté, ceux qui, chez nous, à l’Ile d’Oléron, ont
organisé (ou participé à) en 1941 le renvoi chez les fascistes espagnols d’une cinquantaine d’enfants de républicains basques
qui étaient venus, en bateau, après la défaite, se réfugier au pays de la révolution et des droits de l’homme. Et, de l’autre, de
simples gens comme nous qui seront toujours terre d’asile pour tous les enfants du monde.

Dans ces conditions, on voudra bien nous pardonner, à défaut d’avoir choisi le chemin de l’honneur, d’avoir, du moins, refusé
de prendre celui du déshonneur.

Etre libre ou se reposer, disait déjà un poète antique. Telle est et sera toujours la question.

Alors oui, nous avons hébergé un « terroriste » de trois ans. Nous lui avons appris à lire et à écrire. Nous lui avons même
transmis nos valeurs de liberté, d’égalité, d’autogestion et d’entre aide. Nous lui avons enseigné que les charentais comme les
basques, étaient avant tout des citoyens du monde. Et nous l’avons simplement aimé comme un petit bout d’être humain en
mal de tellement de choses. Et nous persistons à ne pas avoir honte de tout cela. On t’embrasse fort, la petite grenouille.

Garde bien tes petites mains serrées sur ces petites pierres de rêve auxquelles tu t’accrochais quand tu avais le blues de papamaman.

Les histoires des grands n’empêcheront pas toujours que tu puisses vivre la tienne sereinement. Nous t’y aiderons de
toutes nos forces et de tout notre cœur. On t’aime.

Le 20 octobre 2004.

Jean-Marc Raynaud Thyde Rosell


Dernière minute :

Thyde Rosell et Jean-Marc Raynaud ont été remis en liberté dans l’après-midi du dimanche 5 décembre.


[1En septembre 2004, l’Inspection Académique de Rennes, sur demande de la police de l’air et des frontières a envoyé aux
directeurs(trices) de l’école un courrier pour retrouver la présence d’un enfant, sans mentionner le motif de la recherche. Un
directeur a répondu. Et c’est ainsi qu’un enfant de sans papiers s’est retrouvé en centre de rétention. En octobre 2004,
l’Inspection Académique de La Rochelle, sans davantage mentionner de motif, a carrément relayé un message de la police
recherchant notre petit protégé. Et là encore, il y eut une réponse. D’où notre situation présente.

[2La charte de Bonaventure commence par : Qu’ils soient le « fruit » du hasard, de l’habitude, de l’erreur, de l’ignorance ou de
l’amour, les enfants ne choisissent jamais de vivre. Dans ces conditions...

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