Rythmes scolaires : une vraie question, un débat tronqué

lundi 7 février 2011

Luc Chatel a décidé de lancer une consultation sur les rythmes scolaires. Nous sommes persuadés qu’une vraie réflexion sur ce sujet s’impose car la situation actuelle, héritée des décisions prises par les ministres successifs, souvent contre l’avis des personnels chargés de les mettre en œuvre, ne peut nous satisfaire.
Des journées interminables

Des journées interminables

La trop longue durée de la journée scolaire est génératrice de fatigue pour les élèves. Pour le premier degré, une journée c’est 6 heures de « temps contraint » dont 5h30 de temps pédagogique et 30 minutes de récréation dans une cour de récréation rarement aménagée pour la détente des élèves. À cela il faut ajouter le temps des devoirs à la maison. En effet comme la journée de classe ne suffit plus pour boucler des programmes toujours aussi lourds avec une semaine passée de 26 à 24 heures, il existe, malheureusement, une tendance très nette à une augmentation du travail demandé à la maison alors qu’une dizaine de circulaires ministérielles l’ interdisent. Il faut ajouter le temps de la cantine, fréquentée par un nombre croissant d’enfants. C’est une source supplémentaire de fatigue et de stress pour de nombreux enfants, surtout lorsque s’y ajoutent garderie le matin, étude le soir, temps de transport des enfants.

La suppression de l’école le samedi matin alourdit la journée des élèves en difficultés.

D’autre part, la suppression de l’école le samedi matin, décision démagogique et hypocrite (vu qu’on encourage les parents à travailler... le dimanche et les jours fériés !) alourdit la journée, déjà longue pour les élèves rencontrant des difficultés, avec l’aide personnalisée. Dans ce contexte, les enfants ne tirent aucun bénéfice, pour leur « réussite scolaire », de ces heures. Celles-ci sont mal placées dans la journée scolaire, difficiles à organiser pour les enfants très en difficulté et les enseignants ne sont pas formés pour ces missions spécifiques. Face à cette réalité, la démarche qui s’impose parfois est celle d’un approfondissement offert à des élèves plus aptes à supporter un alourdissement du temps scolaire plutôt qu’un soutien à ceux déjà en souffrance.

Dans le second degré, la fermeture de la plupart des établissements le samedi matin, pour les raisons déjà évoquées, se traduit par une amplitude journalière augmentée. Les régressions introduites par la réforme du lycée, compliquent l’élaboration des emplois du temps qui regorgent de « trous » sans que les établissements soient adaptés pour accueillir les élèves en dehors des classes (locaux, effectifs dans les vies scolaires insuffisants). S’ajoutent les temps de transport scolaire pour les lycées et les collèges des zones rurales. Ainsi, il est fréquent de voir un adolescent quitter son domicile dès 7h00 pour y revenir 12 heures plus tard ! Les élèves sont de plus en plus fatigués à mesure que le trimestre se déroule, par exemple en novembre au cours du trimestre le plus long de l’année. Et cette fatigue est source de démotivation, de mise en difficulté des plus fragiles notamment.

Les conditions de travail des personnels sont donc dégradées (journées souvent alourdies par un temps d’enseignement supplémentaire donc par des rencontres avec les parents plus tardives, et des préparations-corrections repoussées toujours plus tard en soirée). Tout cela conduit par rétroaction à défavoriser une seconde fois les élèves. Il ne faut pas oublier les autres personnels qui jouent un rôle fondamental dans le bien-être des élèves (ATSEM, femmes de ménage, EVS, AVS), qui se sont aussi vu imposer des horaires plus contraignants alors que certains (EVS, AVS) sont en plus des précaires payés à des niveaux si bas que c’en est indécent.
Un rythme morcelé

Un rythme morcelé

Tous les chronobiologistes et pédiatres le disent, un enfant a besoin d’un rythme de vie régulier et d’un temps de sommeil suffisant. Dans les faits, les enfants ont 2 fois 2 jours d’école. Le reste du temps, les conditions de vie et de travail des parents font que les enfants voient leur rythme sommeil/activité sensiblement modifié –empilement d’activités, coucher tardif... Les difficultés sociales frappant les familles amplifient ces difficultés. De nombreux emplois sont précaires avec des horaires morcelés sur la journée ou sur la semaine. La précarité impose parfois des horaires très tôt le matin et très tard le soir, le weekend. Le chômage de nombreux parents est aussi (et entre autres) un obstacle à la régularité du rythme de vie de l’enfant. Comment établir un rythme journalier et hebdomadaire régulier pour les enfants si les adultes ont des contraintes de plus en plus inadaptées ?

De même, la multiplication des familles recomposées amplifie ce phénomène. Les parents n’ayant la garde de leurs enfants que partiellement cherchent à profiter pleinement de ces derniers et multiplient déplacements, activités, soirées tardives devant la télévision… Quant aux adolescents, les emplois du temps déjà évoqués cumulés à la nécessité de fournir un travail en autonomie à la maison sont sources de manque de sommeil et de difficultés à gérer cette autonomie, et donc d’échec scolaire pour les plus fragiles.

Le rythme scolaire doit s’adapter au rythme de l’entreprise

Autre évidence : les activités sportives et culturelles sont indispensables à la construction de l’enfant puis de l’adolescent. Ici encore la suppression du samedi matin sans une réelle réflexion en amont a des conséquences néfastes : de nombreux lycéens ont cours le mercredi après-midi, ce qui condamne ainsi de fait les activités UNSS qui se déroulaient sur ce créneau et qui garantissaient un accès large à des activités sportives diverses et ce qui met en difficulté les associations sportives et culturelles extrascolaires, pourtant facteurs d’épanouissement.

Sur l’année, le rythme de 7 semaines de classe suivies de 2 semaines de vacances a été mis en place et semblait convenir au plus grand nombre. Mais le zonage, que le lobbying des professionnels du tourisme a imposé, a mis fin à cette régularité et élèves et enseignants subissent désormais des périodes d’activités qui peuvent aller de 5 semaines à 12 semaines. Quant aux vacances d’Automne, celles qui sont au cœur du trimestre le plus long, elles durent normalement 10 jours, ce qui est insuffisant pour que les élèves puissent réellement se reposer.

Quel rythme idéal pour les enfants ?

Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte de multiples éléments liés au rythme de l’enfant, mais aussi aux rythmes sociaux des parents et aux conditions de travail des enseignants.

Données intrinsèques au milieu scolaire

  • Le rythme idéal dépend de différents facteurs :
    • de l’âge de l’enfant : le rythme ne peut être le même pour un enfant de 2-3 ans que pour un collégien par exemple ;
    • des locaux (par exemple une pièce insonorisée, vaste, claire, correctement ventilée et chauffée est préférable) ;
    • de l’effectif des classes : une étude a montré l’impact positif de la diminution du nombre d’élèves par classe sur la réussite de tous les élèves, étude que le MEN choisit d’ignorer, tout en affirmant l’inverse sans aucun argument ;
    • de la qualité de la formation initiale et continue des enseignants (la masterisation est le fiasco que l’on sait ; quant à la formation continue, elle est désormais très faible) ;
    • de la qualité des programmes : ceux de 2002 qui faisaient quasiment l’unanimité, ont été remplacés, à l’aide d’un argument fallacieux, par des programmes qualifiés majoritairement d’inadaptés aux capacités d’apprentissage des élèves.

Données extrinsèques au milieu scolaire

Les rythmes sociaux des parents ont un impact fort sur celui des enfants (horaires de travail morcelés sur la journée, travail du dimanche). D’ailleurs, le projet de société du gouvernement actuel privilégie ouvertement, dans tous les métiers, une gestion par le stress et la culpabilité (rappelons-nous de la thématique de la campagne présidentielle du candidat N. Sarkozy qui présentait les Français comme des fainéants alors qu’à l’époque, selon l’OCDE, notre pays avait la 3e productivité mondiale). S’ajoutent à cela des salaires souvent trop bas. Ces éléments ont des conséquences sur la vie familiale, donc sur les enfants eux-mêmes.

Toutes ces remarques dessinent en creux ce que pourrait être un rythme idéal. Nous sommes donc très sensibles à la problématique des rythmes scolaires, indissociable d’une réflexion globale sur notre système éducatif, sur notre société et sa nécessaire transformation. Il est tout à fait possible de mettre en place des rythmes scolaires qui tiennent compte des besoins des enfants, des personnels et des parents. Mais cela nécessite une vraie réflexion et un vrai dialogue avec les acteurs de la communauté éducative.

Il est clair que le gouvernement n’entend pas du tout poser le débat dans ces termes

  • Aucun bilan des expérimentations passées ou en cours, des décisions prises par les ministres successifs, souvent contre l’avis des personnels chargés de les mettre en œuvre, n’a été tiré, alors que, par ailleurs, la majorité gouvernementale voue un véritable culte à l’évaluation.
  • Durant toutes les consultations ministérielles antérieures sur ce sujet, ni les associations de parents, ni les enseignants n’ont été conviés à participer au comité de pilotage.
  • Le calendrier fixé à l’occasion de cette « consultation » a été resserré, imposant une précipitation incompatible avec une vraie réflexion. À toutes les échelles, les synthèses ont été rédigées hors de toute concertation avec les organisations syndicales et sans que soient prises en compte (ni même évoquées) les éventuelles contributions.
  • Enfin comment s’imaginer que ce « débat » puisse amener à des décisions allant dans le sens d’un progrès pour l’école quand il se tient dans un contexte de suppressions massives de postes d’enseignants, de conseillers d’orientation psychologues, de personnels spécialisés dans le primaire, de psychologues scolaires, de personnels de vie scolaire, de personnels administratifs…

L’enjeu est donc important ; nous proposons aux personnels de s’emparer de ces questions en continuant à se mobiliser pour la défense de l’École Publique.

Sud éducation Gard et Calvados