Stratégies syndicales : qui est réaliste ?

Une expression de Sud Education Calvados
jeudi 12 juin 2008

Le 27 mai au soir, au sortir d’une réunion de l’intersyndicale nationale, on apprenait par voie de presse que « le mouvement contre les suppressions de postes » dans l’Education était suspendu. Un grand nombre de médias se sont empressés de relayer cette information, sans plus de nuances. La suite de la dépêche AFP apprenait pourtant que cette décision était celle, non pas de toute l’intersyndicale, mais du SE-UNSA et du SGEN-CFDT. La FSU, elle aussi citée, a fait paraître le lendemain un communiqué dans lequel elle appelle « à débattre à la fois des suites immédiates de l’action et de la préparation de la rentrée pour imposer la prise en compte de leurs exigences ». La fédération des syndicats SUD Education, partie prenante de l’intersyndicale, n’a jamais appelé à « suspendre le mouvement ».

D’abord, SUD Education considère que ce n’est pas à un syndicat de mettre fin à un mouvement social : les luttes sociales appartiennent à celles et ceux qui les mènent et non à une quelconque bureaucratie syndicale. D’autre part, SUD Education, comme son union interprofessionnelle Solidaires, appelle, au contraire, depuis des semaines à l’extension des mobilisations et les soutient explicitement. Au sein des intersyndicales locales et nationales, nos organisations agissent dans ce sens : autonomie des luttes contrôlées par des assemblées générales de grévistes, convergence des revendications, perspective d’une grève reconductible et interprofessionnelle. Ce n’est pas autrement que SUD Rail, SUD Energie et les autres syndicats de Solidaires des secteurs concernés ont agi cet automne pour la défense du système de retraite par répartition et des régimes spéciaux.

Force est de constater que cette stratégie syndicale n’est pas partagée par les autres organisations avec lesquelles nous tâchons de mener un travail unitaire ; la « suspension du mouvement » dans l’Education n’en est qu’une illustration. On reproche aux syndicats SUD d’être des jusqu’au boutistes, des romantiques de la lutte sociale, voire des « casseurs », de vilains syndicats qui disent toujours « non ». Mais qui rêve et qui est dans le réel ? Est-il réaliste d’attendre du gouvernement actuel qu’il écoute les revendications des salariés quand ils ont fait grève une journée et qu’ils ont manifesté tranquillement de Bastille à Nation, de la place Saint-Pierre à la préfecture ? Est-ce efficace de faire six jours de grève répartis sur dix mois ? Est-ce constructif de se battre secteur par secteur, aujourd’hui l’Education, demain les hôpitaux, hier les cheminots ? Est-ce que ça marche ? Qu’avons-nous gagné cette année pour que des organisations syndicales décrètent qu’on peut « suspendre le mouvement » ?

Ce qui est certain, c’est que de plus en plus de salariés, habituellement grévistes, mobilisés, se sentent floués et en viennent à douter de toute action syndicale. Les stratégies perdantes de certaines organisations syndicales sont en train de vider le mouvement social de ses forces. Les salariés ne font pas grève seulement pour dire qu’ils ne sont pas contents et une manifestation, même si elle peut faire du bien au moral, n’est pas là pour remplacer une thérapie. Grève et manifestation sont des actes politiques et l’on en attend des résultats. Le mouvement syndical est comptable devant les travailleurs et les chômeurs des résultats des actions auxquelles il a appelé. C’est de la responsabilité des syndicats de proposer les moyens de lutte qui soient proportionnés aux fins poursuivies, c’est-à-dire ceux qui permettront d’établir un rapport de force où les revendications des travailleurs et des chômeurs pourront être satisfaites, en tout ou en partie.

Certaines organisations syndicales semblent avoir renoncé par avance à gagner quoi que ce soit sous la présidence Sarkozy. Il s’agirait de limiter la casse, d’arrondir les angles et, pour tout dire, de faire le dos rond en attendant que, dans quatre ans, une majorité plus « conciliante » sortent des urnes. Mais que restera-t-il des acquis sociaux dans quatre ans ? Qu’aurons-nous encore à défendre quand la Sécurité sociale aura été démantelée, quand les services publics auront été bousillés et le droit du travail mis en pièces ? C’est aujourd’hui que des postes sont supprimés par milliers dans l’Education nationale, que des hôpitaux ferment, que les salariés précaires sont licenciés ! Quand le pouvoir politique ne veut rien entendre, il faut crier fort.

Il n’est pas question pour autant de mythifier la grève et de se perdre tous les matins dans l’incantation à la grève générale. Les salariés ont à leur disposition bien d’autres moyens d’action : le boycott, la « grève du zèle », la pétition, l’action spectaculaire, etc. Ces moyens restent efficaces pour atteindre certains objectifs. Ils seront mis en oeuvre, par exemple, dans le refus de l’application des nouveaux programmes du primaire. Il y a ainsi, tous les ans, dans les écoles, les établissements du secondaire, à l’université, des milliers de petites résistances qui constituent l’ordinaire de l’action syndicale. Mais quand on s’attaque à la suppression de 11 200 postes dans l’Education Nationale et que cela fait le coeur de la politique budgétaire du gouvernement, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il plie sous la menace de pétitions. A l’évidence, ce n’est que par une grève durable et qui se situe au minimum au niveau de toute la fonction publique que l’on peut espérer le faire céder. Cela comprend, dans l’Education, la perspective d’une grève pendant la période des examens de juin (examens qui pourraient être tenus plus tard, une fois les revendications satisfaites : il ne s’agit pas de priver les élèves du bac ou du brevet). C’est justement ce dont ne veulent pas entendre parler les syndicats de l’Education qui ont appelé à « la suspension du mouvement », privant ainsi par avance le monde enseignant de son moyen de lutte ultime.

Il n’est pas non plus question de s’enfermer dans l’alternative ruineuse : « pour ou contre les grèves de 24h ? ». Là encore, une grève d’une journée peut être un moyen adéquat à l’instauration d’un rapport de force favorable à la réalisation d’un objectif. Elle peut être un moment nécessaire à la construction d’une grève reconductible. Le problème, c’est que la grève d’une journée soit devenue pour certains organisations une fin en soi. A l’issue de la journée, on se félicite de sa réussite et on repart travailler sans autre perspective que d’en faire une autre un mois plus tard. Pire encore, elle est employée non pas pour mobiliser les salariés mais pour encadrer leurs protestations. A chaque fois, on donne un peu plus de crédit à ceux qui soutiennent que la grève ne sert à rien, qu’elle est ringarde, qu’elle doit être dépassée pour laisser toute sa place à la « concertation » et au « dialogue ». Et de fil en aiguille, voilà qu’on limite cette « inutile liberté » comme l’instauration d’un service minimum dans les transports et dans les écoles est en train de le faire.

Quand SUD Education et l’Union syndicale Solidaires appellent à la grève, c’est bien parce que nous la concevons comme un moyen au service des luttes en cours et avec l’objectif que ces luttes aboutissent. C’est parce que nous ne cédons rien sur les fins que nous considérons que le monde du travail doit employer tous les moyens légitimes à sa disposition. Nous ne croyons pas que sous l’ère Sarkozy, il n’y aurait qu’à patienter. Nous ne croyons pas que la destruction du système de retraite par répartition, de la durée légale du travail, des statuts de la fonction publique et des services publics soient « le sens de l’histoire ». Parce que nous savons que les droits des citoyens et des travailleurs n’ont été acquis que par la lutte, nous pensons qu’ils ne peuvent être conservés et étendus que par la lutte.

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