Un professeur des écoles suspendu à Marseille

Interview
mardi 6 mars 2007
mis à jour samedi 28 avril 2007

Dans la matinée du 19 décembre 2006, tandis que Florimond Guimard et Myriam Khelfi sont placés en garde à vue pour leur action au sein du RESF, Erwan Redon, professeur des écoles et également militant du réseau, est suspendu de ses fonctions. Interview de l’intéressé, café dans la main droite, nourrisson sur le bras gauche.

Sud éduc : Le 19 décembre, l’Inspecteur de l’Education Nationale (IEN) de ta circonscription vient te signifier dans ta classe que tu es suspendu immédiatement de tes fonctions. Le soir tes amis t’aident à évacuer ton matériel pédagogique de ta classe qui emplit deux voitures. Comment en est-on arrivé là ?

Erwan : En 2004-2005, j’arrive à l’école La Paix située en ZEP. Le premier contact avec la directrice est plutôt bon, puis se gâte lorsque j’aborde le problème de la coopérative scolaire qui sert à payer les photocopies. En 2005, je refuse ma première inspection où plutôt ses modalités. L’IEN fait son rapport, ma note baisse et l’on continue à travailler ensemble par la suite. En 2005-2006, l’inspecteur change. La maîtresse de la classe d’intégration scolaire (CLIS) en congé maternité prend un congé parental. Son remplaçant est ensuite déplacé pour des raisons liées à la LOLF [1]. Ce poste, très difficile, est alors confié à un PE débutant issu de la liste complémentaire. Nous sommes six collègues de l’école à protester, ce qui nous vaut d’être convoqués pour un entretien collectif avec M. Yaïche (IPR-IA adjoint à l’IA-DSDEN). Peu après, le nouvel IEN vient pour m’inspecter et je refuse à nouveau. On me confirmera plus tard que cette visite est liée à l’affaire de la CLIS. Son rapport est cette fois-ci accablant : on y trouve des critiques pédagogiques, des reproches sur mes pratiques syndicales, on m’accuse de manipuler les parents. Suite à cela, on m’invite en mai à venir consulter mon dossier parce que l’inspection académique (IA) envisage une procédure disciplinaire à mon encontre. Le 8 juillet, elle précise les 5 motifs retenus à mon union syndicale :

- Refus d’inspection
- Photocopies de tracts RESF sur la photocopieuse de l’école
- Mise en danger des enfants (dans le cadre de la pédagogie active certains élèves peuvent être autorisés à rester en classe pendant les récréations, selon le niveau de droit auquel ils se trouvent)
- Non tenue du registre d’appel le 6 avril 2006
- Trop peu de séquences avec le groupe-classe, appellation de certaines matières (physique, chimie...) non conformes aux instructions officielles.

A la rentrée 2006 aucune nouvelle, les élections dans le 1er degré ayant été annulées, il n’y a plus de commission paritaire devant laquelle être traduit.

Arrive enfin l’affaire de la classe de neige. Lorsque fin novembre je termine de monter ce projet prévu début 2007 avec la mairie et les Pep13 (pupilles de l’enseignement public), je suis convoqué par M. Hoffalt (IEN). Le ton est convenable mais il me dit qu’il ne peut engager s a responsabilité pédagogique, ne m’ayant pas vu travailler puisque je refuse l’inspection. Les parents et une intersyndicale sont ensuite reçus successivement par l’IEN.
Pour débloquer la situation, je suis contraint d’accepter sa visite qui n’aura pas le statut d’inspection. Elle a lieu le 15 décembre et se passe mal : l’entretien est à charge et il n’y a guère de place pour la discussion. Les parents, de leur côté, attendent aussi la validation de la classe de neige et interpellent l’IA. Ils se présentent le mardi suivant à La Paix et décident de rester dans ma classe pour attendre une réponse qu’ils n’ont toujours pas.

Sud éduc : Au même moment, le ministre Robien signe l’arrêté fixant le cahier des charges de la formation des professeurs qui incite à « coopérer avec les parents ». Il a choisi La Paix comme école pilote ?

Erwan : On dirait bien. Messieurs Hoffalt et Yaïche arrivent donc rapidement sur les lieux pour entendre les parents demander un conseil d’école extraordinaire. Ils refusent et parlent de « désert cognitif et intellectuel » dans ma classe. Parents et inspecteurs se retrouvent dans le bureau de la directrice, je surveille alors la récréation dans la seconde cour de l’école. La situation dérape. Selon les parents, une maman décide de remonter en classe.

M. Yaïche s’y oppose mais ne parvient pas à l’arrêter. Il réussit par contre à fermer la porte du bâtiment sur le doigt d’un père d’élève qui se dégage. M. Yaïche lui attrape la chemise, le secoue, trébuche et tombe à terre et continue de donner des coups de pieds [2]. Les parents remontent en classe, suivis des inspecteurs qui les tancent et les infantilisent devant leurs enfants (« vous n’êtes rien », « chut », « taisez-vous »). A 10h30 la BAC débarque calmement dans la classe et emmène les parents. Le père d’élève est rapidement placé en garde à vue pour « violence » et « outrage ». En début d’après-midi, Hoffalt revient et me signifie ma suspension à partir de 16h30. Là, c’est dur. Des enfants pleurent. Il y a tout l’après-midi à tenir.

Sud éduc : Avant d’être la victime emblématique du durcissement de la hiérarchie, tu es instit’. Peux-tu nous parler de ta vision de l’éducation et de tes pratiques pédagogiques ?

Erwan : Tout est repris de travaux observés dans des classes de collègues, appris de certains formateurs ou de lectures. Dans ces écoles publiques coopératives et émancipatrices, des enfants exprimaient leur désir, leur opposition et décidaient aussi de travailler ! Le cadre est très structuré et leur donne des passages obligés dont ils ont le choix du moment ou de l’ordre dans lequel ils vont le faire. La motivation, la connaissance de soi, l’autonomie d’action et de réflexion que cela développe me semble essentielles. Il faut accepter de consacrer du temps à cette part de l’apprentissage. Les textes officiels n’interdisent pas ce type de pédagogie. Ils incitent au développement de l’autonomie, à la coopération, l’entraide, les horaires disciplinaires sont souples et les cycles permettent d’étaler les acquisitions sur trois ans. Ce qui gêne peut être le plus, c’est le changement de statut de l’enseignant par les rapports qui s’établissent avec les enfants. Ecoute et veille permanente, rappelant les travaux à effectuer, les objectifs de l’année, pourquoi, comment, où l’on va et vers quelle étagère... formule qui prend un sens très concret très souvent ! Tout cela dans un seul but : apprendre.

Mais dans la période actuelle, la communication ministérielle réaffirme le rapport supérieur de l’enseignant à ses élèves, ces graines de crapules qui feraient mieux de se taire et d’écouter. Les pédagogies qui leur donnent la parole et leur apprennent à ne pas exécuter sans réfléchir ne sont pas les bienvenues. Finalement, il y a des similitudes entre le rapport enseignant-élève et le rapport inspecteur-enseignant. Les inspecteurs les plus ouverts à un échange formatif semblent aussi être ceux qui sont les plus réceptifs à ce type de pédagogie. Les enseignants acceptant plutôt trop le jeu autoritariste qui s’installe avec les moins ouverts.

Sud éduc : Dissocies-tu tes pratiques syndicales et ton action au sein du RESF de tes pratiques pédagogiques ?

Erwan : L’esprit et les pratiques de ces pédagogies actives sont reproductibles dans une organisation syndicale. Celui qui « fait autorité » n’a pas pour autant un statut de hiérarque, d’autres étant plus compétents sur d’autres domaines. Le syndicalisme est l’affaire de tous, chacun y a sa place comme des élèves dans une classe. Notre outil étant la pédagogie, il me semble difficile de la dissocier du syndicalisme. Par exemple, demander des moyens nécessite de préciser à quoi ils seront alloués. Comment faire de la pédagogie active dans une salle de classe trop exiguë ? Comment réfléchir à ses pratiques pédagogiques et non à la réalité sociale dans laquelle baigne un gamin qui dort sur sa table parce qu’il vit dans un taudis ?

Resf, c’est encore autre chose. La contradiction est énorme : dans le cadre des programmes, enseigner la déclaration universelle des droits de l’Homme, les droits de l’enfant et accepter que nos élèves et leurs familles soient expulsés... Il y a des valeurs plus importantes que nos obligations de fonctionnaire, donc non négociables.

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Sud éduc : L’EN est-elle en train de couper les têtes qui dépassent ?

Erwan : L’école est en pleine mutation, s’adaptant à une société de plus en plus marchande : l’intrusion des entreprises dans les écoles se multiplie. Par conséquent s’opposer à cet état de fait syndicalement et pédagogiquement ne peut pas être calmement accepté par la hiérarchie. L’école La Paix est à ce titre un bon exemple de la restructuration en cours dans le primaire : une directrice proche de l’IA prend une position hiérarchique qu’elle ne devrait pas occuper et met tout le monde au pas. Les enseignants la sachant couverte par l’IEN et la mairie hésitent à réagir, lui laissant peu à peu un statut implicite de chef d’établissement. C’est peu propice à un travail collégial qui est pourtant encore possible. Il faut dire par ailleurs que certains groupes pédagogiques tels que l’ICEM [3] sont attaqués via la restriction de leurs subventions.

Sud éduc : Quelle école nous préparent ceux qui te punissent ?

Erwan : L’académie est pilote en matière d’application de la LOLF. Tout est parti du problème de la CLIS, l’IA appliquant la loi : un professeur des écoles chevronné
est remplacé par un débutant qu’on envoie au casse-pipe avec les enfants. Elle entérine en fait la mise sous tutelle de l’EN par Bercy et se moque bien des conséquences sur la vie des élèves. Il faut appliquer des lignes budgétaires. Ensuite, on se débarrasse des élèves les plus en difficulté par l’apprentissage dès 14 ans. Une pédagogie émancipatrice met alors en danger ce tri social. Lorsque l’inspecteur me reproche d’avoir laissé un enfant écrire dans son cahier que l’école ne servait à rien, il interdit de fait que sa pensée se développe et s’affirme.

Deux conceptions de l’école s’opposent : l’une qui consiste à s’exprimer, à apprendre, à échanger pour espérer se trouver et penser les choses ; l’autre qui dicte, cadre
et apprend à obéir.

Sud éducation Bouches-du-Rhône


[1Loi Organique Relative aux Lois de Finance qui vise à gérer la fonction publique avec efficience (et dégâts collatéraux...)

[2Témoignage complet des parents sur : http://marseille.indymedia.org/news/2006/12/7682.php

[3L’Institut Coopératif de l’École Moderne (pédagogie Freinet)

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