Les ennemis de nos ennemis...

Réactionnaires dans l’école

Publié le lundi 13 décembre 2004 sur https://www.sudeducation.org/Les-ennemis-de-nos-ennemis.html

La lutte contre la politique gouvernementale en matière d’éducation, il y a quatre ans, a laissé des traces aussi inattendues que délétères : sans doute obnubilés par la personnalisation du combat et aveuglés par la nécessité de “battre Allègre”, certains d’entre nous se sont parfois laissés entraîner dans une politique de “front commun” en étant peu regardants sur les orientations et les motivations de nos “alliés” du moment.

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Mais aujourd’hui, ces derniers sont encore là, et bien là, et prêts à monopoliser le discours sur l’école. On assiste en effet à un déferlement, et pas seulement à droite, de remises en question de l’école actuelle au profit d’un retour à “l’école d’autrefois” et aux “bonnes vieilles méthodes”. Fillon n’a plus qu’à se laisser porter sur la vague pour en appeler à la dictée et aux récitations et déclarer dans le Figaro Magazine du 11 septembre, interrogé à l’occasion d’un “pèlerinage” à l’école-musée du Grand Meaulnes : “le savoir est chose sacrée”. Tout un programme.

Il est temps de réagir, de réaffirmer, de défendre et de promouvoir nos positions et nos propositions, et d’appeler un chat un chat. Et un réactionnaire un réactionnaire, où qu’il prétende se situer sur l’échiquier politique ou syndical. Si nous avons appris à dénoncer et à combattre les tenants du libéralisme et de la marchandisation de l’école, notre vigilance ne doit pas pour autant être en défaut face aux assauts réactionnaires de ces défenseurs autoproclamés de “l’école républicaine”. Tous les procédés et les artifices de la démagogie populiste sont en effet à l’œuvre :

- D’abord, pour préparer le terrain, rien de tel qu’une bonne dose de nostalgie médiatisée : après Etre et Avoir, “le” film dans lequel certains ont voulu voir l’école d’autrefois, c’est Le pensionnat de Chavagnes, l’émission de télé-réalité pour les jeunes des banlieues favorisées, censée reconstituer les conditions d’un pensionnat des années 50. Et pour les plus mûrs - on n’osera pas dire blets -, l’occasion de passer le certificat d’études comme autrefois, de décrocher “le” diplôme de grand-papa avec Vive le certif !, le livre qui propose cent sujets de jadis !

- Dans le même temps, crier au loup et annoncer “la” catastrophe : plus c’est gros, plus ça marche. Et là, les titres chocs ne manquent pas : le Journal d’une institutrice clandestine de Rachel Boutonnet en septembre 2003, L’École à la dérive - Ce qui se passe vraiment au collège, d’Évelyne Tschirhart en janvier 2004, Qui a eu cette idée folle un jour de casser l’école ? de Fanny Capel en mars 2004, Et vos enfants ne sauront pas lire... ni compter de Marc Le Bris en avril 2004...

Evidemment, les magazines qui interviewent ces auteurs ne sont pas en reste, jouant sur le catastrophisme et l’émotionnel : “Pourquoi nos enfants ne savent plus lire, ni écrire” titre Madame Figaro du samedi 28 août 2004. Mais ils n’ont pas toujours besoin de forcer le trait : les pamphlétaires eux-mêmes donnent dans le démesuré : “au niveau littéraire et scientifique nous sommes en situation de catastrophe culturelle”, proclame dans Le Figaro Littéraire Marc Le Bris.

- Pour être sûr de son effet, affoler les parents par livres et médias interposés : Marc Le Bris explique dans un entretien à La Voix du Nord : “Mais le pire c’est la lettre désespérée que j’aie reçue de ce papi hier matin. - Monsieur, qu’est-ce que je peux faire ? Mon petit-fils a huit ans, il rentre en CE2 et personne ne lui a appris les lettres !”

- Bien sûr, éviter de dénoncer un adversaire clairement défini - tel ministre, tel gouvernement, telle politique - mais développer la théorie du complot. Marc Le Bris toujours : “J’apporte aussi des informations, cachées, muselées.” Fanny Capel dans Le Figaro Magazine : “c’est l’institution tout entière qui, depuis l’école primaire, orchestre l’insupportable privation du savoir”. Jouer au petit village gaulois assiégé : “ Pendant vingt ans, l’Education nationale m’a empêché de faire mon métier” (Le Bris)

- Ensuite, jouer les Savonarole ou les Chevaliers blancs. Marc Le Bris : “J’ai écrit ce livre pour alarmer les parents, pour qu’ils sauvent leurs enfants en faisant le travail de l’école à la maison.” Cette prétention à “sauver” est d’ailleurs le principe récurrent de tous les sites créés depuis 4 ans : Sauver l’école, Sauver les Lettres, Sauver les maths...

- Et bien sûr afficher son “bon sens” : ce sont des conceptions “idéologiques” qui ont détruit l’enseignement ; “les travaux systématiques ont été remplacés par des théories” (Le Bris). Ainsi de la prétendue “méthode globale” d’apprentissage de la lecture, ou même de la “semi-globale” : “Elle part du même principe en mettant les enfants devant des mots entiers, on veut leur faire découvrir par eux-mêmes le code alphabétique, au lieu de le leur donner à apprendre. Là est la cause de l’échec.” (Le Bris). Et voilà pourquoi votre fille est muette...

Le bon sens et un peu de sentimentalité : “Expliquez à votre enfant qu’on va apprendre avec la méthode de maman. Et achetez une méthode Boscher.” La dite méthode, bien que datant de 1907, se vend à 80 000 exemplaires chaque année. A moins que ce ne soit parce qu’elle date de 1907...

Faire, parfois, dans l’humour, la dérision, pour mettre le “bon peuple” des rieurs de son côté ; c’est quasiment une constante
des “témoignages” des “jeunes professeurs” soudain devenus auteurs : Mara Goyet dans son Collèges de France tiré en 2003 à plus de 50 000 exemplaires est représentative de cet humour mordant et cynique, au détriment de ses pauvres élèves de cette Seine-Saint-Denis où elle est arrivée, ce qui fait dire au sociologue Stéphane Beaud que “Collèges de France est une forme d’ethnocentrisme de classe”.

- Enfin, entrer en résistance. Pardon, en Résistance. Rachel Boutonnet : “Je suis une jeune institutrice : ma troisième année d’enseignement vient de se boucler. Je sais, le terme de « clandestine » peut faire sourire. Pourtant, j’insiste. J’efface soigneusement le tableau quand je quitte ma classe pour qu’on ne voie pas trace de mon travail, je fais recouvrir de papier kraft les manuels avec lesquels mes élèves apprennent à lire - et que j’ai achetés sur mes deniers. Je tais soigneusement mes convictions et beaucoup de mes méthodes. Elles n’ont pas l’heur de plaire à certains de mes collègues et, en tout cas, elles répugnent franchement aux membres de l’Inspection.” Et quelles méthodes ! La méthode Boscher encore.

On pourrait trouver que ce n’est pas nouveau : des pamphlétaires de droite avaient depuis des années ouvert la voie. En 1999
le reporter Thierry Desjardins, adjoint au directeur général du Figaro, publiait déjà Le scandale de l’Éducation nationale - Ou pourquoi (et comment) l’école est devenue une usine à chômeurs et à illettrés ?

La nouveauté aujourd’hui, et elle est fondamentale, c’est que pratiquement tous ces ouvrages ont comme caractéristique d’être rédigés par des enseignants - ça donne un cachet “authentique”, souvent jeunes, et membres pour la plupart des deux associations Reconstruire l’école et/ou Sauver les Lettres, nées comme bien d’autres collectifs lors de la lutte contre Allègre. Que dans ces associations se retrouvent des gens qui se réclament (ce qui n’empêche pas certains de se répandre dans Le Figaro...) d’une école républicaine, de la laïcité, du service public, qui dénoncent volontiers la marchandisation de l’école (voir l’encart Sauver les Lettres). Que s’y retrouvent des gens de gauche, parfois syndiqués dans des syndicats eux aussi classés à gauche ; que la Gauche Républicaine les apprécie et que les Comités REPERE (REsistance Pour une Ecole REpublicaine) considèrent Reconstruire l’Ecole comme des “amis”. Ils n’en sont pas moins dangereux.

Car, d’abord, les seules “solutions” qu’ils proposent avec acharnement, LA solution, c’est encore et toujours le retour aux “bonnes vieilles méthodes” : il y a quatre ans, les premiers “sauveteurs” voulaient sauver la dissertation. Aujourd’hui, c’est “la dictée
d’autrefois”, la “récitation”, la “méthode Boscher de lecture syllabique” qui sont prônées et mises en exergue. Il y a là soit un mensonge soit un fantasme : l’école d’autrefois n’était pas plus qu’aujourd’hui une école “pour tous”. Leur point commun, c’est leur focalisation sur la “transmission des savoirs” et leur hargne contre tout ce qui ressemble à de la recherche pédagogique, comme si elle traduisait quelque désarroi devant des évolutions qui ne correspondent pas à leurs schémas préétablis, qui leur fait chercher un bouc émissaire et fantasmer sur un âge d’or mythique.

Car, ensuite et surtout, le passage de la réaction pédagogique à la régression sociale et politique n’est jamais loin. S’il ne s’agissait que de méthodes pédagogiques, on pourrait en sourire. Mais ce qui transpire derrière tous ces pamphlets, c’est la pauvreté de leurs analyses politiques et sociales, leur incapacité à envisager une transformation de l’école, leur rejet in fine de cette démocratisation que nous appelons de nos vœux.

Il suffit d’écouter Le Bris, qui, âge et formation syndicale aidant, va plus loin que les “jeunes profs”, exposer plus en détails “sa” solution : abroger la loi Jospin de 1989 car c’est un “crime contre l’enfant”, rétablir “l’orientation vers les CAP à la fin de la 5ème”, ouvrir “des classes spécialisées”. Ce membre actif de l’association Sauver les Lettres a au moins un admirateur : le ministre Fillon, qui, d’après Le Monde du 14 septembre, l’a lu pendant les vacances avec le livre de Mara Goyet et qui a trouvé dans ces deux ouvrages “un fond de vérité”...

Non, vraiment, ces gens là
ne défendent pas
la même école que nous.

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Sud éducation Puy de dôme