Recomplexons les décomplexés


« Sud éducation se réclame de l’héritage historique d’un syndicalisme de rupture avec la société capitaliste, tout en s’appuyant sur un mode de fonctionnement autogestionnaire, antiautoritaire, et démocratique préfigurant une autre société. Notre intervention, comme professionnels de l’éducation, enseignants et non-enseignants, mais aussi hors de l’école, doit être en adéquation avec ce projet syndical alternatif. »

Ce que nous écrivions il y a onze ans, au congrès national de Roubaix, est plus que jamais d’actualité.

Les réformes qui s’appliquent à l’école d’aujourd’hui ne sont pas portées seulement par la volonté d’économies et de désinvestissement du gouvernement, par la mise en œuvre d’une politique économique libérale. Elles sont aussi portées par une idéologie qui fait de la désagrégation sociale une vertu, de la recherche de boucs émissaires une solution, de la répression de toute déviance un fondement de l’action politique, sur fond de comportementalisme et d’innéisme.

Nous avons vécu une longue période où ces idées existaient chez certains, mais étaient minoritaires parce que le lien social permettait de les contenir ou de les refouler, étaient tues parce que considérées comme indicibles.

Aujourd’hui, la fallacieuse « libération » de la parole encouragée par le clan sarkozyste, qui fait passer pour liberté d’expression la possibilité d’insulter son voisin ou de stigmatiser telle catégorie de population, a ouvert les vannes à une dérive réactionnaire et vindicative dont l’extrême droite a su tirer parti.

Aujourd’hui, le consensus qui faisait que la discrimination, le rejet de l’autre, n’étaient pas défendables et devaient trouver des expressions biaisées a volé en éclats. La défense des droits de l’homme est condamnée comme « droitdelhommisme », l’antiracisme dénoncé comme « pensée bisounours », l’égalité comme « égalitarisme niveleur ».

La course entre l’UMP et le FN à celui qui sera le plus démagogiquement sécuritaire et le plus anti-immigrés et la récente montée du FN sont très alarmantes.

Dans le Gard, des parents se plaignent parce que la maîtresse a fait apprendre une berceuse en arabe tirée du film d’animation à succès étudié en classe.

Aujourd’hui, ce n’est pas un histrion d’extrême droite mais une députée UMP qui peut demander de « remettre les immigrés dans leurs bateaux ».
Alors qu’il y a six ans un rapport de l’Inserm sur le même thème avait soulevé un tollé, en décembre 2010 un nouveau rapport de la « mission parlementaire sur la prévention de la délinquance », préconisant de « Repérer et agir dès les premiers signes de mal-être et les premiers troubles comportementaux de l’enfant », est passé quasiment inaperçu.

Dans le domaine éducatif, des évolutions similaires sont apparues.

La laïcité de l’état et de l’école était considérée comme acquise : elle est remise en question par Sarkozy lui-même, depuis son affirmation que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur » (discours du Latran, 20 décembre 2007) ou dans sa plus récente affirmation de « l’héritage de civilisation » de la chrétienté comme constitutif de l’identité française.

De même, si l’école faisait fonctionner le tri social, tout le monde disait vouloir la démocratisation de l’accès à l’enseignement. En 2008, l’Ifrap, un « think tank » proche de l’UMP, peut écrire crûment que « l’échec des IUFM est essentiellement dû à l’idéologie véhiculée par les penseurs des sciences de l’éducation (Meirieu, Bourdieu…) prônant un enseignement plus démocratique […] ».

Ce bouleversement des repères a changé la donne pour le syndicalisme. Il ne s’agit plus seulement d’une opposition entre deux orientations politiques, mais entre deux idéologies, deux conceptions du monde parmi lesquelles certains ont du mal à se situer.

Aujourd’hui, notre action syndicale, au-delà du terrain connu du syndicalisme revendicatif, nécessite la prise en compte de ces nouveaux paramètres.

Nous continuerons à défendre une école laïque et émancipatrice contre la loi des marchands, mais il nous faudra aussi réaffirmer, et jusque dans nos classes, notre refus du rejet de celui qui est différent. Nous continuerons à revendiquer, pour et avec les élèves et étudiants, la liberté d’expression, mais il nous faudra redire que ce n’est pas la liberté d’insulter les plus faibles ou d’injurier telle catégorie de personnes en raison de leur origine. Nous continuerons à œuvrer pour une autre société, mais il nous faudra nous distinguer soigneusement des populismes et en démystifier les simplismes abjects.

Plus que jamais, il nous appartient d’être de ceux qui, pour reprendre le mot de Bourdieu lors des grèves de décembre 1995, « refusent la nouvelle alternative : libéralisme ou barbarie ».