[Brochure n°94] La pédagogie Freinet, une pédagogie pour le peuple

Cet article est extrait de la brochure n°94 : la coopérative pédagogique.

La pédagogie Freinet est née au début du XXe siècle du refus de la guerre et de la domination. Célestin Freinet, fils de paysans, était un jeune instituteur, diplômé en juillet 1914. Il venait tout juste de finir sa formation à l’école Normale (l’école de formation des instituteurs) que la guerre a été déclarée. Il y a été blessé physiquement – une balle au poumon - et il y a été blessé moralement : il en est revenu écoeuré, se demandant pourquoi il était parti tuer des fils de paysans allemands qui ne lui avaient rien fait. Comme la plupart des Français, il ne souhaitait qu’une chose : plus jamais ça.

Blessé au poumon il ne pouvait plus faire classe en donnant des leçons à voix haute en classe. Traumatisé par la guerre, il ne voulait plus d’une pédagogie qui apprenne surtout aux enfants à obéir aux ordres donnés. Il voulait une vie nouvelle, un monde de paix et la coopération entre les peuples et les cultures. Pour cela, il considérait indispensable que tous les enfants partagent ensemble les bancs de l’école publique gratuite, pour s’entraider et coopérer, apprendre à s’entraider et à se respecter.

Alors, avec des collègues, il a fondé une association, ils ont cherché ensemble comment faire, ils ont échangé et réfléchi pour imaginer des techniques pédagogiques au service de ce projet. Cette pédagogie a désormais un siècle.

Cinq principes fondent le socle de la pédagogie Freinet

La Coopération
La pédagogie Freinet, née du rejet de la guerre de 14, est d’abord une éducation à la paix et à l’entente entre les peuples. Ces valeurs essentielles sont ce qui lie les militant·es au sein du mouvement Freinet. Les militant·es Freinet ne réfléchissent pas seul·es dans leur classe, et imaginent une part de leurs préparations et de leurs projets ensemble, en se retrouvant en groupe local une fois par mois ou par trimestre, dans une organisation nationale (l’Institut Coopératif de l’École Moderne) mais aussi dans une fédération internationale (la Fédération Internationale des Mouvements d’École Moderne) qui nous permet de rencontrer des enseignant·es du monde entier et de confronter des pratiques au-delà de nos frontières.

Tâtonnement expérimental
Beaucoup d’enseignant·es apprennent aux élèves des savoirs dont ils n’ont pas eu l’expérience du manque, en voulant sans cesse aller trop vite. Lorsque les enfants cuisinent, pêchent ou bricolent avec leurs parents, ils agissent en les imitant, mais aussi en tentant des techniques nouvelles, parfois réussies, parfois échouées, et peuvent en parler pour mieux comprendre ce qui arrive. Mais souvent à l’école, l’enseignant impose aux enfants de retenir des savoirs qu’ils n’ont pas pu expérimenter, autour desquels ils n’ont pas pu échanger, tester, organiser des expériences, parce que le programme ne laisse pas le temps, parce qu’il y a le stress de l’évaluation, de l’examen, du test. L’enfance a besoin de temps, d’échanges et d’expériences. La pédagogie Freinet se donne une organisation du travail qui permet souvent aux enfants d’avoir envie, d’avoir besoin, de tenter de faire sans, de retenter de faire avec, afin que ce chemin de construction construise pas à pas un chemin de mémorisation active. Il n’y a pas de « pédagogie passive ». L’obéissance est une contrainte qui mobilise l’enfant contre le savoir transmis : en ce sens, toute pédagogie fondée sur la parole du maître et l’écoute de l’enfant est une pédagogie qui aura peu d’effets.

Expression Création, Communication, enfant auteur
Les classes Freinet sont des classes dans lesquelles les enfants font « pour de vrai ». La classe n’étudie pas passivement la recette de cuisine, mais nous l’étudions pour la cuisiner et nous cuisinons pour organiser vraiment une fête. Les enfants n’écrivent pas de «  rédaction », mais les écrits sont préparés pour publier un journal, éditer un recueil de poèmes, filmer un documentaire, pour écrire au maire car le toit du préau fuit et que les enfants voudraient bien pouvoir jouer aux billes au sec.
Non seulement la pédagogie Freinet est une pédagogie « active », mais il ne s’agit pas seulement que les enfants soient les acteurs d’une pièce de théâtre qu’ils n’auraient pas contribué à écrire. Ils doivent devenir les auteurs de leurs textes, de leurs photos, de leurs dessins et de leurs œuvres plastiques. Il ne s’agit pas de s’extasier devant n’importe quoi, mais de construire pas à pas une démarche de création avec une reprise, des esquisses, des nettoyages orthographiques, des rectifications jusqu’à un aboutissement valorisé, exposé, enrichi des encouragements des autres.
Pour apprendre à travailler comme cela, les enseignant·es qui le souhaitent doivent pouvoir se rencontrer, échanger, réfléchir ensemble et c’est cette créativité qui est fructueuse et permet de progresser.

Méthode naturelle
C’est sans doute la partie la plus complexe, la plus sensible de la pédagogie Freinet. Il s’agit d’apprendre aux enfants à comprendre le monde, comme lorsqu’ils étaient tout petits, par des échanges entre eux et d’autres enfants, d’autres adultes qui créent des interlocutions, des interrogations, des tâtonnements, des rencontres. Plusieurs gouvernements ont valorisé cette technique d’apprentissage en sciences, sous l’appellation « La main à la pâte ». Beaucoup de familles la pratiquent dans la transmission des « savoirs familiaux ». Ces échanges autour des questionnements naturels des enfants qui se demandent pourquoi le ciel est bleu, pourquoi la bouilloire fume, pourquoi les pierres du volcan sont noires, pourquoi le corail est blanc et pourquoi il y a un s au pluriel mais qu’on ne dit pas des chevals, et pourquoi il y a un h à huit… L’espace de la classe doit aussi être l’espace d’expression de tous ces questionnements, afin que la curiosité naturelle des enfants les pousse à aller toujours plus loin dans la compréhension du monde, et pas seulement en sciences. Nous devons construire et encourager l’audace de tous, filles et garçons, à interroger le monde, à chercher des réponses et à agir réellement pour améliorer la vie des humains, des animaux et des plantes.

Dévolution
C’est peu dire que les enfants sont de plus en plus infantilisés, considérés comme inaptes, et confinés dans le jeu trop tardivement. Dès le plus jeune âge, l’enfant peut travailler, c’est-à-dire agir vraiment pour ses propres projets. Non pas pour gagner un salaire, évidemment. Mais avoir une vraie responsabilité, et apprendre à la tenir sans qu’on soit sans cesse obligée de la rappeler. Mettre la table, balayer, ranger, bricoler, éteindre la lumière, essuyer le tableau, ranger la classe… Dès la maternelle, ces responsabilités doivent porter le nom des vrais métiers, pour faire comprendre aux enfants qu’une société (même une petite société d’enfants) a besoin de différentes compétences qui sont d’égale dignité. La Dévolution, c’est la confiance que nous allons apporter au groupe d’enfants pour faire par eux même tout ce qu’ils peuvent faire. L’organiser avec méthode et cesser de donner des ordres et des consignes et des leçons et des notes comme s’ils devaient devenir des soldats obéïssants. La dévolution c’est la construction progressive de la confiance en soi, par la responsabilité d’actes autonomes au service de la collectivité ou de la famille. La pédagogie Freinet n’est pas une pédagogie du jeu, mais une pédagogie du travail, de la recherche et de l’effort qui permet de surmonter les difficultés pour découvrir la joie de l’apprentissage. C’est une pédagogie sociale, une école progressive de la démocratie, permettant aux enfants de transformer chacun de leur savoir en pouvoir sur le monde.
Ces cinq piliers sont la base de la pédagogie Freinet. Pour les mettre en œuvre, les enseignants Freinet ont inventé durant un siècle des dizaines de techniques qui permettent d’aider à mettre en œuvre ces principes. Au fur et à mesure des avancées techniques, ces techniques ont évolué de l’imprimerie typographique aux échanges par internet, se sont modifiées car pour nous, ce qui est important, ce sont les principes : éduquer les enfants à construire un monde de paix et de coopération entre les peuples.

Douze techniques
Quoi de neuf et Présentations : le matin, la classe se réunit. On s’installe en cercle et quelques enfants s’inscrivent pour parler de quelque chose, ou présenter un objet en moins de 3 minutes. Chaque enfant doit pouvoir apporter ses savoirs et poser ses questions dans le cadre de la classe. Présenter un outil, un instrument de musique, un lapin nain ou un poisson rouge, et tenter de répondre aux questions des camarades. Chaque semaine, un petit temps de la classe sera consacré à cette activité, pour permettre aux enfants de relier leur vie d’enfant dans leur famille et leur vie d’écolier, pour leur permettre d’être tour à tour l’enseignant et l’enseigné et expérimenter cette position dans la classe. Les enfants de la classe peuvent poser des questions, et une équipe pourra ensuite chercher des réponses et organiser une petite conférence.
Conseil : la classe doit devenir une petite République d’enfants, avec un Conseil de citoyens et des délégations d’action pour gérer les félicitations, les projets, les conflits, le travail, la propreté, les plantations ou les élevages de la classe, les projets et les progrès, l’entraide et le matériel. On se réunit, des décisions se prennent, à l’unanimité ou par un vote, elles sont consignées dans un cahier. Comme dans un conseil municipal, le Conseil de la classe doit se réunir régulièrement, et tenir les décisions prises en relisant le cahier et en cherchant des solutions pour toujours améliorer le fonctionnement de la classe.

Création mathématique : les mathématiques ne sont pas un ensemble de techniques, pas plus que l’étude de la langue n’est un ensemble de règles lexicales et grammaticales. Ce sont des langues qui décrivent le monde et il faut pouvoir autoriser les enfants à les manipuler, les pratiquer, jouer avec, créer, imaginer des problèmes… Cela demande des réflexions, et même si parfois on « sèche » devant leurs questionnements, ce n’est pas grave. On doit avoir toutes sortes de matériels mathématiques permettant aussi de manipuler les concepts (comme par exemple attrimaths, des réglettes Cuisenaire qui font partie des outils qu’on peut utiliser de la maternelle au collège).

Plan de travail : pour être motivés, les enfants ont besoin de projets, mais il faut aussi s’entrainer, mémoriser des techniques, des tables, des tableaux de conjugaison. Mais la classe où tous les élèves sont exactement au même niveau au même moment n’existe pas, à Tahiti comme dans le reste du monde. Le plan de travail permet de différencier les temps d’exercisation et de laisser les enfants progresser à leur rythme pour ces entrainements. Chaque jour, un temps de classe est « libéré » et les enfants peuvent à ce moment là faire le travail de leur plan dans l’ordre qu’ils veulent, et en toute autonomie, seul ou avec un copain.

Correspondance : pour apprendre à faire du vélo, tout le monde a conscience qu’il faut monter sur un vélo. Ce n’est pas en démontant le pneu, ni en observant le pédalier, mais en tenant le guidon qu’on apprend, au risque de quelques chutes qui demandent du courage et de la détermination. Alors, pour apprendre à écrire, à créer un récit cohérent, à vérifier la présentation et l’orthographe, l’idéal c’est d’être dans la nécessité d’écrire, et avoir des correspondants dans une classe très éloignée géographiquement, socialement, culturellement est un atout, cela permet à toutes les écoles de trouver la mixité sociale, culturelle ou ethnique dont elle a besoin. Une école d’un quartier riche va chercher des correspondants dans un quartier populaire, une école d’Europe va chercher une classe en Afrique, une école d’un pays catholique va chercher une école d’un pays musulman ou bouddhiste… Il s’agit de permettre aux enfants de voir et de comprendre que ce qui leur semble évident… ne l’est pas.

Texte libre, dessin libre, création artistique : il faut aussi pouvoir écrire librement, des textes, des poésies, des récits, des exposés, parce qu’on est passionné des volcans, des dinosaures, des chatons ou des poneys. Cette liberté est essentielle car elle est le moteur de l’effort qui va être demandé à l’enfant pour écrire, rectifier, publier, exposer son récit, montrer son dessin, accepter éventuellement les critiques des camarades et parfois se retrouver avec une peinture de tournesol mise juste à côté d’un tournesol de Gauguin pour voir les différences et les ressemblances. Dans les classes Freinet, on ne travaille pas « à l’imitation de ». On fait tout le contraire, partant des expériences des enfants pour leur donner ensuite à écouter, à voir, à lire les œuvres artistiques.

Toilettage de texte : la pédagogie Freinet ne consiste pas à s’extasier devant une production de « premier jet ». Au contraire, on va l’observer avec tous les enfants de la classe, tenter de trouver de nouvelles idées, de préciser, de mieux expliquer, d’enlever les erreurs, grâce à des grilles de relectures qui seront construites au fur et à mesure des besoins et qui deviendront les « leçons ». Il y a du travail collectif, tous ensemble.

Conférences : la classe Freinet se nourrit aussi de tous les apports, et certains enfants ont des connaissances, des savoirs familiaux qui peuvent être intéressants pour toute la classe. La maman de Soumila est boulangère et Soumila a filmé son père en train de préparer la pâte à pain. Le papa de Jérôme est camionneur et peut expliquer comment fonctionne un moteur à explosion. Jérôme a déjà démonté un moteur avec son papa et peut montrer des pistons, un carburateur, un arbre à cames… Tout est bon à prendre. Les vocations peuvent naître de rencontres improbables. Les enfants de la classe apprennent aussi à poser des questions pertinentes, à rester dans le sujet.

Sorties : l’étude du milieu dans lequel on vit est indispensable. Chaque classe doit visiter son village, son marché, son musée, sa montagne et pique-niquer au bord de sa rivière. Mais l’école se doit également d’offrir à tous les enfants une émancipation, c’est-à-dire la possibilité d’apprendre davantage que ce que les parents auraient pu seuls transmettre aux enfants. Alors, il faut aller plus loin, il faut découvrir, il faut voyager. Grandir, c’est apprendre petit à petit à se séparer de ses parents, physiquement, culturellement, intellectuellement.

Journal scolaire : tous les écrits doivent avoir une destination. Le cahier, c’est un outil de travail, ce n’est pas une destination. On écrit à quelqu’un, on écrit pour quelqu’un. Alors, publier dans un journal quelques textes, quelques dessins, et le distribuer, le vendre, le coller sur les murs du quartier, c’est alimenter le moteur des efforts d’écriture que tous les enfants devront faire. L’école peut avoir un journal, un blog, on peut envoyer le texte au journal local, on peut l’afficher à l’entrée de l’école.

Débat philo : ne croyez pas que la morale, la philosophie ou les grandes questions de société, la vie, l’amitié, l’amour, le mensonge, sont des questions d’adultes. Bien au contraire, les enfants ont beaucoup d’intérêt pour ces questions et aiment confronter les opinions de leur famille et celles des autres afin de construire leur propre pensée. Car dans la famille de Lucette, tout le monde doit finir son assiette, alors que dans la famille de Louis, maman mange ce qui reste si on n’a pas faim. Dans la famille de Léon, chacun mange tout seul devant sa télé ou sa tablette, et on fait comme on veut. A l’école, les enfants découvrent que ce qu’ils pensaient être loi ne l’est pas toujours. Que certains croient en Dieu et que d’autres ne croient pas, qu’il existe des chrétiens, des juifs, des bouddhistes…. et des athées. Cela les interroge et tous ont besoin de réponses qui respectent chaque famille, tant que le cadre de la loi est respecté par les familles.

Marché des connaissances : chaque enfant, ou chaque équipe d’enfant va proposer à une autre classe de petits apprentissages. Et les enfants vont échanger des savoirs. Martin propose d’enseigner à faire des scoubidous carrés, Kylian propose d’enseigner les règles du basket, Melvin propose d’enseigner à dessiner des papillons symétriques… Deux ou trois enfants s’inscrivent à chaque atelier proposé. Certains « élèves » n’écoutent pas, d’autres ne respectent pas les consignes données, et les animateurs d’atelier découvrent qu’enseigner est compliqué, qu’il faut préparer le matériel, et subitement, Vanessa qui d’habitude bavarde tout le temps reste concentrée, pour bien écouter Kylian et apprendre à jouer au ballon.

La petite république d’enfants, gérée par son petit gouvernement d’enfants va apprendre petit à petit non seulement les règles de la vie, mais tous les codes et les règles des programmes, mis en perspectives par l’action, et non par l’écoute et la soumission. Elle formera des citoyens plus respectueux des autres habitants de la planète, plus conscients de la nécessité d’écouter autrui, plus ouverts aux autres cultures du monde. La moralité ne sera pas imposée, mais construire collectivement.

30 INVARIANTS

Pour aider chaque enseignant·e à tenir ce chemin de réflexion (car la pédagogie Freinet est un chemin, sur lequel on apprend à randonner petit à petit, en faisant une ou deux techniques, et en cherchant comment mettre en œuvre les principes de manière plus claire, ce qui appellera une ou deux nouvelle techniques, du matériel, des idées, des projets, et petit à petit, on avance), Freinet a laissé 30 invariants, c’est-à-dire 30 idées qui fondent le socle de ce que partagent les enseignant·es Freinet, tous différents, donc dans des classes qui ne fonctionnent pas de la même manière. Trop long de reproduire ici les 30. On les trouve désormais facilement sur le site de l’ICEM. Mais voici le premier  : «  L’enfant est de la même nature que nous. » Nous, ce sont les hommes et les femmes adultes de ce pays. Il n’y a plus ni maîtres ni esclaves. Nous devrions être désormais tous égaux en dignité et en droits. Les enfants ont encore besoin d’être protégés, guidés, mais ils ont déjà le droit au même respect.
Et voici le dernier : « il y a un invariant aussi qui justifie tous nos tâtonnements et authentifie notre action : c’est l’optimiste espoir en la vie. »